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L'INSURRECTION ET LES DRAMES

Verdon : 1°-12 juin 44

 

 

 

RECHERCHES


Saint-Pierre est un petit village des Basses-Alpes situé à la limite des Alpes-Maritimes,au sud de Puget-Théniers. Le 3 juin 1944, il
est occupé par un détachement F.T.P. commandé par un jeune officier de l’ex-armée d’Armistice passé au maquis, Henri Hutinet, qu’on appelle « Jean-Louis » (Voray).

Il est demandé au syndic de la coopérative de fournir du ravitaillement (payé à la taxe). Deux miliciens sont arrêtés, condamnés à
mort. L’après-midi, la population est rassemblée sur la place, informées des décisions prises. A 19 h 30, les deux agents de l’ennemi sont exécutés.

Vers 21 heures, les maquisards quittent la Commune dans deux cars réquisitionnés, en direction de Montblanc et Rouaine. C’est alors que « Jean-Louis » reçoit du sous-secteur F.T.P. une information très importante : la gestapo de Digne va effectuer un déplacement vers Nice, le 6 juin, par la route. Ordre d’attaquer les voitures. « Jean-Louis » choisit le lieu de l’embuscade : le point le plus haut du col de Toutes-Aures, 1120 m d’altitude, entre Vergons et Rouaine.

Nos sources :

Rapports d'actions :
Capitaine CHARLES, officier de l'Armée Secrête. Son vrai nom : Capitaine Trouyet
Jean-Louis VORAY, commandant de compagnie F.T.P. Son vrai nom : Henri Hutinet
DICK, chef de détachement F.T.P., vrai nom inconnu.

Témoignages :
Paul SALIVA et Emile GIRARD, combattants F.T.P.
René GILLI, responsable F.T.P. du Vaucluse

Recherches :
D'après les Archives de Georges ALZIARI, le témoignage de l'abbé ISNARD, les travaux de Jean GARCIN, dans son livre : "De l'armistice à la Libération dans les Alpes de Haute-Provence".

Textes rassemblés par André ODRU


   

6 juin

Paul SALIVA

Mardi 6 juin, à l’aube. Nous sommes une vingtaine à nous mettre en place sur la petite butte qui surplombe de cinq à six mètres le col, avec mitraillettes, fusils, grenades, le fusil-mitrailleur prenant en enfilade la route qui monte de Vergons.
Deux camarades, « Totor » (BUGGIA) et un autre, munis d’une corne de berger pour donner l’alerte, sont placés en aval, côté Vergons, dans les pins au-dessus de la route. Moi-même et « Paulo » (RETIF), munis d’un sifflet, nous plaçons en aval, côté Rouaine, au-dessus de la route.
Suit une longue attente silencieuse, où le sommeil me gagne à écouter les oiseaux chanter dans les feuillages. Aucune voiture ne passe. Tout à coup, le tir rageur du fusil-mitrailleur nous fait bondir. Sur le col, les grenades explosent. Une voiture surgit du col et vient vers nous ; elle stoppe à notre portée, à l’abri des feux. Trois hommes en sortent, deux officiers, un civil. Je me dresse contre un arbre et actionne ma Sten : malheur ! Elle ne fonctionne pas ! Un des officiers m’a vu : il tire dans ma direction deux coups de pistolet et les balles sifflent à mes oreilles. Mais « Paulo » a lancé sa grenade quadrillée qui explose sur la route. Les trois Allemands bondissent dans le talus et disparaissent dans les broussailles, sous la route.
Au col, le feu a cessé : « Jean-Louis » et cinq ou six gars accourent vers nous : « Ils sont là-dessous ! » Nous lançons des grenades qui explosent dans le branchages…
Pendant que « Jean-Louis » entreprend de mettre en marche la voiture des Allemands, nous revenons au col : la seconde voiture est dans le fossé avec trois officiers, morts. Nous prélevons armes, vestes, chaussures (les nôtres sont en lambeaux), sans oublier les papiers et les documents. Je me saisis d’une paire de jumelles. Les corps sont ensuite arrosés d’essence et brûlés.

Henri HUTINET

Attaque à 9h 45. Le commandant de la sûreté allemande de Digne, WOLFRAM et son adjoint le lieutenant X (en uniforme de SS) sont tués (1). Le capitaine VON PADORSKI et le lieutenant HEITMAN s’échappent, blessés. Nous ignorons si l’un deux a succombé à ses blessures. Les chauffeurs des voitures sont tués.

Paul SALIVA

Nous revenons à Vergons. Les gens viennent vers nous et nous annoncent la grande nouvelle : le débarquement a lieu en Normandie ! Nous filons vers Saint-Julien en chantant. « Jean-Louis » exulte : « Désormais, nous restons en permanence sur les routes ! »
Fini de se terrer dans les bois !
A Saint-Julien, il est midi. Il est temps de manger. Puis, avec l’aide des habitants, nous dressons un barrage de madriers et de matériaux divers au carrefour des trois routes : Nice, Castellane, Digne, afin de contrôler la circulation.
La première voiture qui se présente vient de Digne. A bord, deux policiers français qui nous donne volontiers leurs armes. Nous plaçons le fusil-mitrailleur face à la route de Castellane.
Peu après, une voiture-ambulance arrive de cette direction, suivie d’un camion d’Allemands. Nous les mitraillons au carrefour. Mais voilà que surgit un convoi de camions venant de Saint-André, chargés de troupe. Notre fusil-mitrailleur est mal placé. Nous tirons dans le tas mais il faut songer à décrocher, ce que nous faisons en combattant, gagnant peu à peu la montagne, une haute montagne ardue à gravir avec notre armement, en direction de Allons.

RECHERCHES :

Des habitants de Saint-Julien ont affirmé que les deux convois allemands, celui venant de Saint-André et celui venant de Castellane, arrivés au carrefour sous le feu des maquisards, se sont tirés les uns sur les autres, s’infligeant des pertes.
Les Allemands font irruption dans le village de Vergons, dans l’après-midi. Paul SIMON, frère du maire, qui s’enfuit, est abattu : il est père de quatre enfants. Six personnes sont arrêtées : Angelin AUDIBERT, Elie BERAULT, Emile, GOUJON, César GUERIN, Emile MOURRIN et le maire SIMON. Ils seront amenés à Digne puis relâchés.
A Saint-André, à la suite de coups de feu contre un mouchard, les Allemands arrêtent René DEDIEU-AMOUR, de Pertuis, Jean PIANETTA et Jean TARENTOLA, de Saint-André.

7 & 8 juin

Henri HUTINET

Mercredi 7 juin. Repos dans la montagne.
Jeudi 8 juin. Occupation de Saint-Julien pendant la nuit.

RECHERCHES :

Jeudi 8 juin. Dans la journée, les groupes de l’Armée Secrète de Gérard PIERRE-ROSE (« Manfred ») et LAGOUTTE, commandés par TROUYET (capitaine « Charles ») et les légaux de la 5ème Cie F.T.P., occupent la vallée du Verdon, de Saint-André à Colmars.
Plus au Nord, au-delà du col d’Allos, la vallée de l’Ubaye est, elle aussi, en état d’insurrection, sous les ordres du capitaine LECUYER (« Sapin ») et du Général ZELLER, au nom de l’O.R.A.

9 juin

Henri HUTINET

Vendredi 9 juin. Reprise de notre mission sur la route. Les légaux F.T.P. de Saint-André nous demandent de les soutenir. Nous sommes à Saint-André à 9 heures. Le capitaine de l’Armée Secrète ayant dirigé ses troupes sur Colmars, me demande si je peux tenir à Saint-André et me promet du renfort.

René GILLI

Responsable F.T.P. dans le Vaucluse, je viens de rendre visite à ma famille à Nice et je retourne à mon poste par le « train des pignes », voyageant avec quelques militaires allemands et un patronage conduit par des bonnes sœurs. En gare de Saint-André, tout le monde descend ! Que se passe-t-il? La ville est tenue par la Résistance ! Immédiatement, les Allemands du train sont attaqués dans un beau désordre dû à la présence des voyageurs et des enfants. Les Allemands s’enfuient dans la campagne. Je ne tarde pas à trouver l’officier F.T.P. qui commande et que je connais bien puisque j’ai passé plusieurs mois ici. C’est un ancien officier d’active de l’armée d’Armistice : « Reste avec nous, me dit-il, nous faisons la révolution ! »
Je refuse, évidemment, et j’obtiens que, avec ses voyageurs, le train puisse redémarrer vers Digne.

Emile GIRARD

Au col des Robines, en prévision du passage d’un convoi allemand venant de Digne, ou d’une traction de la Milice, « Jean-Louis » embauche mon père, cantonnier du secteur, et lui demande d’abattre plusieurs peupliers qui se couchent sur la route, un peu au-delà du col.
Vers 15 heures, bruit de moteurs ; une colonne allemande s’annonce.
Notre 5ème compagnie F.T.P. est placée sur la ligne de crête, face à la route qui monte de Moriez. Je suis à plat ventre, à gauche du col, muni d’une des mitraillettes que nous avons sorties la veille, d’un container. Un fusil-mitrailleur prend la route en enfilade.
Un motard allemand monte à vive allure. En pleine vitesse il heurte, devant nous, un peuplier abattu et, arraché à sa machine, fait un bond formidable avant de s’affaler. Derrière lui, un side-car avec deux hommes puis une automitrailleuse.
« Feu ! » Le F.M. et les fusils font leur œuvre, des camions d’Allemands arrivent, les soldats qui ne sont pas touchés sautent dans les fossés et s’abritent derrière les murettes. Notre F.M. change de place, tire, s’enraye, tire encore. La riposte allemande est rapidement très violente, les balles coupent les branches de pins au-dessus de ma tête. Je n’ai pas tiré : ma Sten ne me permet pas d’atteindre efficacement la route.
C’est alors que je signale à « Jean-Louis » que le tunnel de la voie ferrée traverse le col, au-dessous de nous, et que nous pourrions être tournés par là. Il m’envoie donc, avec mon frère et deux autres, contrôler le débouché du tunnel, côté Saint-André.

Henri HUTINET

15 heures : attaque allemande, 3 camions, 80 hommes environ, venant de Digne. Pris à partie par notre F.M. ils décrochent en laissant trois morts et un prisonnier sur le terrain, plus une moto en état de marche et un side-car avarié. Leurs camions sont amochés et remorqués par le seul camion intact. Armes laissées sur le terrain ainsi que de nombreuses enveloppes de pansements individuels.

10 juin

Henri HUTINET

Samedi 10 juin. Organisation de la population. Contact par « Damy ». L’A.S. nous donne des renforts et un mortier. Nous organisons la défense en l’étendant sur la route de Digne. Reconnaissance des emplacements de combat respectifs : deux mitrailleuses et quatre F.M. sur Digne. Un F.M. sur chacune des autres directions.

Capitaine TROUYET

A 18 heures, deux sous-officiers de Digne me rejoignent et m’annoncent une attaque imminente de 500 à 600 Allemands. Je procède immédiatement à une reconnaissance du terrain en compagnie de
« Manfred » et de « Jean-Louis ». Nous répartissons notre défense en partie au pont de Saint-Julien, en partie au col des Robines. La mission la plus dangereuse est confiée à « Manfred ». J’ordonne la mise en place immédiate.

Henri HUTINET

Deux Allemands prisonniers nous ont blessé six camarades russes par accident de grenades (2).
Nous allons chercher à Castellane M….a, agent de la gestapo qui vient de recevoir un coup de téléphone de la gestapo de Marseille. M….n, membre du P.P.F., est arrêté dans la micheline. Ils sont exécutés le soir même, après jugement.
Un train et trois wagons sont à notre disposition. Nous déraillons trois wagons dans le tunnel (3).

11 juin

RECHERCHES :

Dans la nuit du 10 au 11 juin, la Gestapo de Nice rassemble en hâte, aux Nouvelles Prisons, treize prisonniers Résistants. Il y a tout lieu de penser qu’ils ont été demandés par la Gestapo et la Kommandantur de Digne qui veulent terroriser la population du Haut-Verdon insurgé. Il faut les conduire d’urgence dans le secteur de Saint-André-les-Alpes. Sont ainsi embarqués sur des camions, des Résistants arrêtés en mai à Nice, à Antibes et à Puget-Théniers, ainsi que les cinq lycéens arrêtés quelques jours auparavant dans l’affaire du maquis du Férion.
Sous escorte de troupes allemandes, le convoi prend la route de Grasse. C’est, qu’en effet, les confins des Alpes-Maritimes et des Basses-Alpes sont dangereux pour les Allemands, soumis aux embuscades des maquisards qui interdisent la Nationale 202. Le pont de Gueydan a sauté.
Au carrefour de Bar-sur-Loup, le convoi stoppe. Pierre APPOLIN, 23 ans et Joseph GRAFFINO, 19 ans, deux Résistants d’Antibes appelés hors du camion, sont abattus au bord de la route.
Le convoi repart pour un long trajet de route de montagne et parvient, au lever du jour, près de Saint-Julien du Verdon. Il s’arrête au carrefour des trois routes là où, le 6 juin, les Allemands ont subi le feu meurtrier des maquisards.
On fait descendre les onze prisonniers, on leur retire les menottes : « Partez, vous êtes libres ! » Au bout de quelques mètres, les rafales de mitraillettes abattent les malheureux. Ceux qui gémissent encore aux coups de pieds qu’on leur donne, reçoivent le coup de grâce. Au village, de l’autre côté de la butte, on n’a rien entendu.
Cependant, à Saint-André, les Allemands venus de Digne attaquent déjà au col des Robines.

Capitaine TROUYET

Dimanche 11 juin. Attaque des Allemands à l’aube. A trois heures du matin, ils tâtent le col avec une automitrailleuse et des panneaux pour déceler notre défense. Puis, dès le jour, ils manœuvrent pour nous déborder en nous arrosant de coups de mortiers et d’armes automatiques. Nous tenons jusqu’à 11h 30. A ce moment, nous sommes largement débordés et obligés de décrocher.

Emile GIRARD

Nous avons passé la nuit dans la forêt, près de la sortie du tunnel que nous avons obstrué avec toutes sortes de matériaux. A l’aube, nous entendons la fusillade sur le col, qui dure un grand moment puis se calme.
Ayant entendu des bruits dans le tunnel nous tirons au hasard quelques rafales, dans l’ouverture, mais rien n’en sort.

Paul SALIVA

Le 11 juin à l’aube, nous sommes onze à tenir l’embuscade de protection en direction de Saint-Julien et Castellane, au pont sur le Verdon. La vallée est, ici, resserrée et la route est dominée, côté gauche de la rivière, par la voie en construction, en vue du futur lac de barrage et qui passe dans deux tunnels. Le fusil-mitrailleur, toujours tenu par « Totor », est placé rive droite avec quatre hommes, pour contrôler la route sur une assez longue distance. Moi-même et six gars, dont deux Russes, montons nous embusquer au niveau du tunnel amont, à chaque extrémité.
Au lever du jour, une colonne ennemie est annoncée par deux motards qui entreprennent de dégager le pont que nous avons obstrué. Nous mitraillons les motards, mais les camions d’Allemands suivent et stoppent au-dessous de nous. Le fusil-mitrailleur tire longuement. De notre côté, nous envoyons grenades et gamons sur les camions. Suit un long moment de silence, qui se termine par les explosions d’obus de mortiers. J’ai envoyé un des nôtres, Robin, au-dessus du tunnel pour surveiller l’ennemi. Je le rejoins et le trouve avec un bras disloqué par un éclat.
J’ai des difficultés à me faire entendre de mes camarades en pleine action, sous le feu ennemi. Mais j’entends, de l’autre côté de la rivière, « Totor » m’annoncer qu’il a l’ordre de repli. Avec mon groupe, se trouve un jeune « légal » de Saint-André. Il nous mène à un passage à gué du Verdon que nous traversons avec de l’eau jusqu’à la poitrine.
« Jean-Louis » est là, sur la route, avec sa traction. Il nous reconduit vers Saint-André : nous sommes onze dans et sur la voiture.

Henri HUTINET

Col des Robines, 8 heures 30. Ordre de repli sur la gare. Les blessés de la veille ont pris la micheline et vont vers Barcelonnette (4).
Route de Castellane. Huit tués contrôlés, un blessé au bras F.T.P.. Ordre de repli. Je vais les chercher en voiture et je tire au mortier pour protéger leur repli. Mais les obus sont des fumigènes. Pourtant, les Allemands croient à une contre-attaque et n’avancent pas, jusqu’à midi.

Paul SALIVA

Nous n’atteignons pas Saint-André : un pneu crève et la voiture surchargée dévie et vient heurter violemment un poteau. Le jeune camarade « légal » (16 ans environ), juché sur l’aile droite, est projeté à terre, une jambe sous la roue. Nous parvenons à soulever la voiture pour le dégager mais il faut maintenant le porter. « Laissez-moi, dit-il, vous allez vous faire prendre. » Nous le cachons dans les buissons du bord de la rivière ; il veut que nous lui laissions une grenade. Il sera sauvé par la suite : après, la venue des Allemands, un paysan alerté, le cachera dans le foin de sa charrette.
A Saint-André, nous remontons sur le col des Robines, où nous tiraillons encore un moment pour protéger le repli.

Emile GIRARD

Toujours en faction à la sortie du tunnel nous attendons, lorsque mon frère, qui a fait quelques pas en arrière, aperçoit des soldats allemands accroupis dans les broussailles, venant vers nous dans notre dos ! Nous décrochons précipitamment, dans la tranchée profonde de la voie ferrée, très en colère de ne pas avoir reçu, nous aussi, l’ordre de repli.

Capitaine TROUYET

Au pont Saint-Julien, les boches n’ont pu passer. Les attaquants étaient des soldats en uniformes noirs à tête de mort. Bilan de l’opération : 70 boches tués, nombre de blessés inconnu. Deux blessés chez nous, achevés sur le terrain (5).

Henri HUTINET

A Saint-André, accident de voiture (pneu crevé). Un blessé grave.
Plusieurs camarades s’en vont à la dérive. Repli à pied, par la montagne, puisque nous sommes coupés côté hôtel Lac et Forêt. Repli sur Allons, l’autre détachement se replie sur Lambruisse.

RECHERCHES :
Revenons à Saint-Julien du Verdon, à l’aube de ce 11 juin 1944. C’est dimanche : l’abbé Isnard se rend à vélo à Castellane pour y célébrer la messe. Il croise des camions chargés de soldats allemands qui le mettent en joue et rient. Peu après, il entend des coups de feu.
M. REYBAUD, maréchal-ferrant, arrive à sa propriété au carrefour des routes de Nice et de Castellane et découvre, dans un pré, des corps d’hommes étendus, immobiles. Vers 10 heures, il en informe l’abbé, de retour de Castellane. Il y a neuf morts par fusillade, certains très jeunes, chacun une blessure à la tête et deux blessés graves, placés un peu à l’écart.
Les blessés sont transportés et cachés dans l’ancienne église paroissiale, tout en haut du village. Des femmes se relaient auprès des blessés. Les habitants ont tout à craindre : la tuerie a eu lieu à l’endroit de l’embuscade du 6 juin, après laquelle les Allemands ont fouillé le village, molestant les habitants, emmenant le maire, M. MARTEL, dont on n’a plus de nouvelles. (6)
Dans l’après-midi du 11 juin, une colonne de camions allemands, ayant quitté Saint-André en direction de Digne, tombe sur une embuscade avant Barrême. Voici le rapport du chef de détachement F.T.P. :

DICK :

Mission : barrage sur la route de Barrême à Saint-André, le 11 juin 1944. Lieu : 100 mètres au-delà de la scierie. Arrivés sur les lieux : vers 13 h 30. Installation : mitrailleuse, lance-bombes, tirailleurs en ligne oblique, grenadiers à gauche de la route sur mamelon. Repli prévu par le bois, au-dessus de la voie ferrée.
Les boches arrivent vers 15 h 45. Apparaissent d’abord quatre camions ; n’en voyant plus derrière, je donne le signal du feu. Les boches s’arrêtent, essaient de sauter hors des camions mais, déjà, la mitrailleuse crache la mort ; mitraillets et mousquetons suivent. Les grenadiers, en face, lancent leurs engins sur le premier camion.
Tout à coup, je vois sur notre droite les boches qui nous tournent et un de leur F.M. se met à nous arroser. Je comprends qu’ils sont plus de quatre camions et, à 16 h, j’ordonne aux mitrailleurs de se replier puis, sur un coup de sifflet, c’est le repli général.
Résultat : chez nous, un mort. Fait prisonnier et assassiné après. C’est un jeune des Jeunesses Patriotiques, « Baptiste » (7). Chez les boches, on peut compter de 20 à 30 morts et des blessés. Eux-mêmes en ont avoué 8 à Barrême.
Avons perdu 3 mitrailleuses. Sommes rentrés au camp, à 1 heure du matin. A signaler, le sang-froid de tout le monde pour une première sortie et, en particulier, Bob, Jacquet, Blum, Bernard et le gendarme qui était avec nous.
Les boches ont aussi mitraillé un paysan qui binait ses lentilles, derrière nous, après notre repli. Nous l’avions averti mais il n’en a pas tenu compte. (8)

RECHERCHES :
A Saint-André, l’après-midi, les Allemands rassemblent tous les hommes sur la place, contrôlant les identités, interrogeant. Mais voilà que, de la route venant du Haut-Verdon, surgit une moto montée par deux maquisards. L’un d’eux, Ernest GIRARD, de Colmars et un prisonnier du col des Robines, « Daniel » GRIEBERT (nom parfois orthographié KRICQUEBERT) sont conduits devant le mur de l’église et sont fusillés.
Ernest GIRARD précédait la voiture du capitaine TROUYET, de l’A.S., qui s’était témérairement aventuré dans la ville et qui échappait de justesse à la mort. Quelques hommes seront emmenés par les Allemands et trois seront déportés : Frédéric BOYER, Delazio FIORI, Henri REBUFFEL.
A Saint-Julien, l’abbé ISNARD cherche à soigner les deux blessés, très affaiblis et qui n’ont pratiquement rien dit. Il part à bicyclette à Castellane, ne trouve pas le médecin, revient et va à Saint-André d’où il ramène le docteur DOZOUL, lui aussi à bicyclette. Après examen, le docteur prodigue quelques soins mais déclare que ceux-ci sont inadaptés à l’état trop grave des blessés et qu’ils sont perdus. De fait, l’un meurt peu après. L’autre mourra dans la nuit.

12 juin

RECHERCHES :
Dans la journée du 12 juin, à Saint-Julien, les corps des victimes sont rassemblés au nouveau cimetière. Des femmes, des hommes âgés restés au village, des enfants, avec un char à bancs, s’en vont chercher les corps et les ramènent, tirant et poussant.
Les gendarmes de Castellane sont là. Ils adossent les corps au mur du cimetière et les photographient pour permettrent une identification ultérieure. Les femmes procèdent à une toilette sommaire. On prélève des ceintures, des pièces de vêtement. Les hommes, les jeunes revenus de la montagne creusent onze tombes, le menuisier réalise les cercueils.
Dans les jours qui suivirent, les gendarmes de Castellane et ceux de Nice parvinrent à identifier la plupart des fusillés de Saint-Julien. Les familles des trois morts de Puget-Théniers vinrent pour emmener les corps des leurs et, ainsi, trois tombes restèrent vides. Le courage des habitants de Saint-Julien, les efforts qu’ils firent pour le respect des corps, pour une inhumation digne, pour la remise des corps aux familles, exaspérèrent les Allemands revenus sur les lieux. Suspectés d’aider la Résistance, tous furent interrogés, certains molestés et, par deux fois, l’abbé ISNARD fut collé au mur. Personne ne parla. (9)
Cependant les maquisards, eux, préparent l’avenir :

Henri HUTINET

Lundi 12 juin. Le détachement de Lambruisse se dirige sur Thorame. Repos. Je vais à Colmars me ravitailler en munitions et récupérer six F.T.P. qui s’étaient repliés avec l’A.S.. L’A.S. me donne un F.M. et un mortier. Effectif F.T.P. armé : 25, dont quelques légaux (un peu sédentaires). Réunion officiers F.T.P. et A.S.. Décision prise d’agir en partisans, de ne pas s’accrocher au terrain. Les troupes font pression pour faire la guérilla. Nous expliquons qu’il faut agir encore en groupes isolés et faire éclater les 100 armes automatiques qui défendent Barcelonnette dans tout le département. Aucun parachutage jusqu’à aujourd’hui : déception.
Les officiers A.S. sont tous des camarades de ma promotion de Saint-Cyr ou des instructeurs de l’Ecole. Nos rapports ont donc été des plus cordiaux et ils ne m’ont rien refusé. D’autre part, notre façon de combattre les a fortement impressionnés et ils sont tout disposés à nous donner le matériel nécessaire. Si je le pouvais, j’irais au G.Q.G. de Barcelonnette commandé par un capitaine que je connais très bien et qui me donnerait certainement le matériel dont nous avons besoin

 

Notes de lecture :

(1)
Paul Saliva a su par la suite que Wolfram, passager de la première voiture, n'a été que blessé au cours de l'embuscade, et qu'il est mort quelques jours après à l'hôpital de Digne. Retour au Texte

(2)
Note de Paul Saliva. Il s'agit de deux Allemands arrêtés la veille après leur fuite du train/. Mal fouillés, ils avaient gardé sur eux des grenades. Sur le point de se voir fusillés sur ordre par le combattant russe Vassili et ses camarades, ils ont utilisé leurs engins mais n'ont pu éviter la mort. Retour au Texte

(3)
Le tunel entre Thorame et Méailles. Retour au Texte

(4)
En réalité vers Beauveser où l'Alp-hôtel recevait les blessés soignés par le docteur Wachtel et une infirmière. Retour au Texte

(5)
Il s'agit de Marcel Pascal et de Roger Bonnefont. Le témoignage du Capitaine Trouillet appelle un commentaire. Les Allemands "à têtes de mort" sont-ils ceux dont nous allons parler ci-après, arrivant de Nice avec les otages qu'ils viennet de fusiller ? D'autre part, le chiffre qu'il donne des morts allemands est manifestement exagéré, comme c'était commun à l'époque. Retour au Texte

(6)
M. Martel fut déporté. Retour au Texte

(7)
René Roux. Retour au Texte

(8)
Mariem Gilly, de Digne. Retour au Texte

(9)
On connaîtra peu à peu les noms des fusillés, tous résistants des Alpes-Maritimes extraits des Nouvelles Prisons de Nice. Les voici : Jacques Adam, 23 ans, Césaire Aubé, 17 ans, Georges Baldo, 48 ans, Gilbert Campan, 17 ans, Nonce Casimiri, 45 ans, Roger Demonceau, 18 ans, Francis Gallo, 18 ans, Félix Giordan, 29 ans, Aimé Magnan, 28 ans, Roger Magnan, 21 ans. L'identité du onzième ne fut connue qu'en 1992, après des recherches dans les archives allemandes : Albin Bandini, 26 ans. Retour au Texte


Douments-Témoignages-Recherche

publié par le Musée de la Résistance Azuréenne
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