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L'action de Jean Moulin
à Nice et dans les Alpes-Maritimes

 

 

 

Nos sources :

Archives Départementales
Claude Bourdet, L’aventure incertaine
Daniel Cordier, Jean Moulin, la République des catacombes
Joseph Girard, La Résistance dans les Alpes-Maritimes
Marcel Guizard, Mémoires de Simon
Laure Moulin, Jean Moulin
Henri Noguères, Histoire de la Résistance en France
Jean-Louis Panicacci, Jean Moulin et la galerie Romanin
Colette Pons-Dreyfus, Nice-Matin 29.8.1972
Georges Renevey, Souvenirs sulfureux

Repères biographie :

1899: Naissance à Béziers
1939 Préfet de l’Eure-et-Loir
17.6.1940 Tentative de suicide à Chartres
2.11.1940 Révocation par Vichy
19.10.1941 Première mission à Londres
27.5.1943 Création à Paris du C.N.R.
21.6.1943 Arrestation à Caluire
8.7.1943 Décès à Metz après plusieurs jours de torture
19.12.1964 Panthéonisation


  Notes de lecture :

(1)
Jean Moulin disposait à l’époque des services d’une imprimerie locale. Retour au Texte

 

 

 

 

 

Unir la Résistance autour de De Gaulle
et dans l'action immédiate


Après l’épisode dramatique de juin 1940 où, préfet de l’Eure-et-Loir et
prisonnier des Allemands, il tenta de se trancher la gorge avec un débris de vitre, Jean Moulin, relevé de ses fonctions par le gouvernement de Vichy, entre à la fin de 1940, à l’âge de 41 ans, dans l’action clandestine. Il commence son travail de prospection dans le Sud-Est.
Il retrouve à Cagnes-sur-mer le commandant Frédéric Manhès qu’il avait connu au cabinet de Pierre Cot, ministre du Front Populaire. C’est grâce à son intervention auprès du commissaire de police de Cagnes-sur-Mer, auquel il affirme que Joseph Mercier avait perdu tous ses papiers à Dunkerque, que Jean Moulin obtient, en février 1941 un “vrai-faux passeport” qui lui permettra de gagner Lisbonne quelques mois plus tard.

Jean Moulin parvient à Londres en octobre 1941 où il est reçu par le général De Gaulle, qui le nomme son délégué personnel en France, avec pour mission de rassembler la Résistance intérieure, de l’amener à reconnaître l’autorité du comité de Londres, et de faire exécuter ses consignes d’action. Il est parachuté dans les Alpilles le 2 janvier 1942, avec René Fassin et le radio Hervé Montjaret. Il commence alors ses négociations avec les dirigeants des mouvements de Zone Sud et se préoccupe de trouver une occupation officielle justifiant les nombreux déplacements qu’il doit effectuer, portant son choix sur la profession de marchand de tableaux et sur le chef-lieu des Alpes- Maritimes comme siège de sa future galerie.

Mme Colette PONS raconte :
"Pendant l’hiver 1941-1942, Jean Moulin me proposa de travailler avec lui clandestinement. Il s’agissait de camoufler ses activités secrètes dans la Résistance sous la couverture, officielle, de marchand de tableaux.
Au 22 rue de France, un bouquiniste accepta de vendre son échoppe,
transformée rapidement en coquette galerie par le décorateur Jean Cassarini, un ami. Cette boutique et l’appartement au dessus comportaient plusieurs issues, ce qui nous arrangeait particulièrement."

Après avoir créé le Mouvement Ouvrier Français, Jean Moulin demande au préfet des Alpes-Maritimes le 16 octobre sous sa véritable identité, l’autorisation d’ouvrir une galerie de tableaux à Nice, 22 rue de France. Le vernissage a lieu le 9 février 1943 en présence du préfet Ribière, du maire Jean Médecin et de nonbreuses personnalités locales.
Mme PONS poursuit : Peintre et graveur de grand talent, Jean Moulin accrocha sa collection personnelle aux murs de la galerie... Bientôt, elle fut fréquentée par les artistes, les marchands et les amateurs. Nous partions “prospecter” dans la région. Régulièrement des hommes et des femmes arrivaient au 22 rue de France et me demandaient “la clé de Rex”... Il s’agissait de la clé de l’appartement ... Je la retrouvais par la suite dans la boîte aux lettres. Jean Moulin, lui, y venait tous les mois. La Gestapo recherchait “Rex” ou “Max”, mais pas l’ex-préfet devenu
marchand de tableaux.
Jean Moulin effectue une dizaine de séjours sur la Côte d’Azur afin de
rencontrer les responsables régionaux de “Combat”, “Franc-Tireur”, “Libération”, de préparer leur unification au sein des M.U.R., voire son départ en sous-marin à destination de Londres. C’est ainsi qu’il est hébergé à Antibes chez le Docteur Levy et chez l’acteur René Lefebvre, en compagnie d’Yvon Morandat et de Jules Moch en septembre 1942.
En octobre 1942, il prend contact avec Guiraud (Lamy), responsable du
parti communiste clandestin dans les Alpes-Maritimes, puis avec Marcel Guizard (Simon), responsable du Front National de lutte pour l’indépendance de la France.

Voici comment Simon raconte son premier contact avec Max :
J’arrive avant l’heure sur la route de Villefranche et je m’assieds sur le
parapet, tournant le dos à la mer. Le temps de goûter la douceur de ce début d’octobre sur la Côte d’Azur, j’aperçois une silhouette, venant de Nice, et marchant d’un bon pas. Manteau de demi-saison, chapeau mou, tout concorde. Je sors “Signal” et le feuillette en observant l’arrivant. Lui, n’a pas “l’Eclaireur” à la main. Arrivé à trois pas il le sort enfin, et le tient de la main gauche. Nous pouvons échanger nos mots de passe, d’ailleurs de circonstance : la mer est ce jour-là “très belle et calme”. Nous repartons en marchant vers Nice. Max a le visage rond, des yeux
foncés, des cheveux châtains. Il est de taille moyenne. Il m’affirme être chargé de mission par le général De Gaulle, l’objectif étant de suivre, d’aider et de réunir les mouvements de résistance.
- “J’ai rencontré récemment un de vos amis, Lamy... C’est lui qui a préparé notre rencontre...”
- “Je suis au courant. Lamy m’a transmis le rendez-vous. Vous voyez, tout a très bien marché.”
Connaissant les motivations de Max, j’enchaîne rapidement :
- “Vous voudriez unifier la Résistance. Je n’ai aucune objection. Mais à condition que cela se fasse sur un programme d’action. Le F.N. rassemble, il combat avec les F.T.P.. Il faut chasser l’occupant, rendre au pays son indépendance...”
- “Je connais très bien les buts que le Front National s’est fixés”, m’interrompit Max. “Il faudrait faire quelque chose, tenter de rassembler tous les mouvements...” Nous nous sommes assis un instant sur le parapet. Comme nous redescendons vers Nice, la discussion reprend. Max insiste pour que les différents mouvements des Alpes-Maritimes désignent des représentants, pour qu’ils se réunissent, qu’ils décident ensemble d’une action, un appel par exemple. Je lance une proposition :
- “Ecoutez, Max, nous sommes d’accord pour nous opposer à la Relève.Pourrions-nous nous entendre là-dessus ?”
(la Relève concoctée par Laval, devait fournir à l’Allemagne de la main-d’oeuvre française, selon une sorte de marchandage : pour trois travailleurs volontaires français partant là-bas, un soldat français prisonnier rentrerait chez lui.)
- “Vous le savez sans doute, Simon, j’ai fondé le Mouvement Ouvrier Français. Nous pourrions signer conjoitement un appel à tous les travailleurs pour les engager à refuser de partir en Allemagne.”
- “Personnellement, je suis tout à fait d’accord pour signer un tel texte, Max. Etes-vous certain d’accrocher rapidement les autres mouvements ?”
- “Je pense que cela me sera possible.”
Je propose un rendez-vous au même endroit et à la même heure pour le 15 novembre. Max acquiesce. Nous arrivons à Nice, et nous nous séparons sur un franche poignée de main.
Dans les semaines suivantes, un tract est diffusé dans les Alpes-Maritimes.

Les évènements d'Afrique du Nord

Le 15 novembre, Max et Simon, se rencontrent à nouveau pour évoquer la situation nouvelle créée par le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord
:
- Une grande confusion règne à Alger. Les Américains ne veulent pas entendre parler du général De Gaulle. Ils misent tout sur le tandem Giraud-Darlan.
- Mais les Anglais ne disent rien, Max ?
- Les Anglais ne peuvent faire moins que de soutenir le général et le Comité National Français, mais les Américains eux ont l’argent.
- Si je comprends bien, les Américains feront ce qu’ils voudront.
- On doit tout craindre Simon. Il faut que la Résistance intérieure, qui est devenue un force, fasse entendre sa voix rapidement ! Seriez-vous prêt à signer un texte affirmant notre volonté d’union autour du général De Gaulle et du Comité pour rendre à la France son indépendance et sa souveraineté ?
- Ecoutez Max, le Comité Directeur de la Zone Sud examine la situation et devra se prononcer sur toutes les conséquences du débarquement en Afrique du Nord.
- Si je vous entends bien, vous souhaitez que votre direction décide et vous attendez des instructions.
- C’est normal, non ? Comment pourrais-je, d’ici et tout seul, prendre des engagements aussi importants. Il faut une discussion entre tous nos mouvements. Nous sommes toujours pour l’union et pour l’action. Nous nous sommes ralliés au Comité National, et sommes partants pour tout ce qui proclame l’indépendance de la France.


Voici d’après Claude Bourdet, l’un des interlocuteurs privilégiés de Max
comment Jean Moulin caractérisait alors cette période : De Gaulle n’est rien moins qu’assuré de pouvoir devenir le chef du gouvernement français à la Libération. Les Américains, faute de Darlan, veulent imposer Giraud. Les Anglais ne peuvent faire moins que de continuer à soutenir De Gaulle et le Comité National français, mais ils ne rompront pas de lance pour la France Libre. Ce sont les Américains qui ont l’argent et les troupes. En fin de compte ils risquent d’imposer leur loi. De Gaulle ne peut même pas aller à Alger, or c’est à Alger que se concentrera le principal effort de guerre français. C’est Alger qui comptera et non Londres. D’ores et déjà la disproportion entre les forces militaires de Giraud et les F.F.L. est crasante en faveur du premier. Vous savez ce que cela représentera pour la France si c’est le régime de Giraud, Vichy à peine rénové, qui nous est imposé à la Libération. Une seule chance, un seul atout pour De Gaulle et tout ce que nous représentons avec lui : l’appui massif de la Résistance française. A la suite de ces tractations entre les M.U.R., le F.N. et le P.C.F. un tract commun soutenant l’action du général De Gaulle est diffusé dans les Alpes- Maritimes à partir du 20 février 1943.
(1)

Promenade des Anglais

Jean Moulin, au cours de ses séjours sur la Baie des Anges, rencontre
notamment Claude Bourdet, Raymond Comboul, Marcel Degliame, Pierre Merli, Jacques Cotta, Alex Roubert, Gérard Roméo, Gérard Hermann, Ferdinand Guiraud, dans l’appartement situé au-dessus de la galerie Romanin ou dans celui qu’il a loué au 31 rue de France. Au printemps 1943, il devise avec le cadre de “Combat” Georges Renevey, qui nous relate ainsi leur entrevue :
Une amie, Mme Jacques (née Colette Pons) dont je connaissais les opinions résistantes, me parla du propriétaire de la galerie de tableaux dont elle était directrice rue de France...”Cet homme, me dit-elle, est sûrement quelqu’un d'important dans la Résistance. Il sera intéressé par ton activité. Tu pourrais discuter utilement avec lui. Viens à la galerie, je te présenterai.”
Ce fut fait. Mme Jacques me présenta comme patriote, prisonnier évadé
d’Allemagne, qui militait au mouvement “Combat” à Nice. En effet, j’avais pris contact à l’automne 1942, par l’entremise d’André Verdet, avec Jean Constant. Le propriétaire de la galerie, dont j’ai su après la guerre qu’il était Jean Moulin, me fit sortir par la porte arrière et, par la rue du Congrès, nous gagnâmes le Promenade des Anglais. Tout en marchant, il m’écouta attentivement formuler mes préoccupations. Je ne me souviens pas de ce qu’il a répondu, sauf qu’il nous a encouragés, mes camarades et moi, à poursuivre notre action. Le 27 mai, c’est la première réunion à Paris, sous la direction de Jean Moulin, du Conseil National de la Résistance (C.N.R.). Le 21 juin, Jean Moulin est arrêté à Caluire, dans la banlieue lyonnaise, en compagnie d’autre responsables des M.U.R. et de l’Armée Secrète.

Retour rue de France

Colette Pons poursuit :
Jean m’avait dit : “En cas de danger ou de malheur, tu recevras un télégramme ainsi conçu : “Vendez comme convenu.” Il faudra alors fuir au plus vite.” Dans l’affolement de son arrestation on m’oublia, et je ne reçus ce télégramme que 15 jours plus tard. Heureusement la Gestapo fut en retard aussi. J’eus le temps de déménager de nuit toute la collection de la galerie (aidée du colonel Pons) sur une charrette à bras, avant d’aller me cacher dans le Vaucluse.
Trois semaines plus tard, la Gestapo se heurta aux grilles fermées de la galerie et ils durent se contenter de terroriser le vieille antiquaire voisine.
En fait, Laure Moulin n’adressa à Colette Pons le fameux télégramme que le 16 juillet, lorsqu’elle fut prévenue de l’arrestation de son frère.
La Galerie Romanin demeura fermée, malgré l’intention exprimée par le
marchand de tableau Aimé Maeght d’y établir une antenne commerciale. Par la suite, elle servit de local à diverses entreprises avant de devenir un lieu de mémoire lapidaire le 28 août 1972 à l’initiative de Jacques Bounin.

Jean Moulin dans les lieux de mémoire
des Alpes-Maritimes

Les lieux de mémoire lapidaires :
Antibes : Stèle du Port Vauban (1974), plaque de l’école Jean Moulin (1973)
Cannes : Stèle du Port Canto (1994)
La Trinité : Stèle Place Jean Moulin (1993)
Nice : Plaque 22 rue de France (1972), stèle Jardin Thiole (1995)


Les lieux de mémoire toponymiques :
Antibes : Esplanade (1974) et école primaire
Breil sur Roya : Ecole primaire
Cagnes-sur-Mer : Rue
Cannes : Esplanade (1994)
Cap d’Ail : Terrasses publiques (hôtel de ville)
Carros : Ecole primaire
Drap : Avenue (1970)
Grasse : Allée (1949)
La Roquette-sur-Var : Place
La Trinité : Place (1993)
Le Cannet : Boulevard (1995)
Menton : Rue
Nice : Place (1948), amphithéâtre 61 de la Faculté des Lettres (1995), arrêt bus
n°19 C.A.D.A.M.
Saint-Laurent-du-Var : Square (1995)
Vallauris : Avenue
Vence : Carrefour (1995)

Douments-Témoignages-Recherche

publié par le Musée de la Résistance Azuréenne
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resistance.azur@free.fr