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RECHERCHES ET TEMOIGNAGE DE BENOIT GAZIELLO

Le maquis franco-italien de
L'Albarea
et le drame de Sospel


Chapitres :

1. Préambule
2. Le maquis du Grammondo
3. Mes contacts avec les maquisards
4. Le drame de Sospel

avec la collaboration de 12 témoins sospellois:

Dominique DANIEL, qui avait 17 ans à l'époque, Eddy BURZIO, Angélique BOSIO, Mme et M. CHIABAUT, l'un des responsables du maquis de Ségra, Germain ALBIN, dit Pascalin, le chanoine GOUGET, Charles REY, transporteur à Sospel à cette époque, M. Domerego, maire de Sospel en 1944, Roger PEGLION, gendre de M. Balset, Brigadier des Douanes à Sospel, Marius MIOR, M. le garde LE PROMPT.

Témoignages :
oseph GERIBALDI et André LAUGIER

Travaux :
Jean-Pierre DOMEREGO

 

 

 

Notes de lecture :

(1)
Ce groupe ne sera pas détecté par l'ennemi et pourra reprendre le combat.
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(2)
Les maquisards de l'Albaréa procédèrent à une expédition sur Sospel (Coopérative et Hôtel du Golf), afin d'enlever du matériel de campement, du ravitaillement et des fonds. Les douaniers allemands se trouvaient à proximité (J.P. Domerego).
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(3)
Benoît Gaziello avait 23 ans. Résistant depuis 1942 avec le capitaine Bourreau, de l'Armée secrète, il était, en 1944, réfractaire du S.T.O. Muni de faux papiers, il était en contact permanent avec la Résistance française, dont il assurait les liaisons.
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(4)
Directeur d'école à Menton ainsi que sa femme, le Commandant Bréaudat avait été commandant en chef du fort du Barbonnet, à Sospel, en 1940. Sa résistance acharnée empêcha toute progression italienne à partir du Grammondo. Dix heures après la signature de l'armistice franco-italien, le fort tirait encore.
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(5)
Les éléments de tête étaient conduits par le sous-officier allemand Swark, celui qui s'était fait passer pour déserteur auprès des maquisards...
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(6)
Leurs corps furent laissés sur place, et des Sospellois vinrent plus tard les inhumer.

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(7)
Se trouvaient notamment le docteur Caumes, MM. Caggianelli et Rostagni, Mme Tironi

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(8)
Les S.S. gardèrent quelques Sospellois suspects à la caserne Salel, dont José Cassini. Ils subirent des sévices, mais furent relâchés le 2 septembre, après 23 jours de mauvais traitements.
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LES MORTS
du maquis de l'Albaréa

Tués au combat
le 9 août 1944

DARDANO Sauro Marco, 21 ans, de Vintimille
VESCO Giovanni, 18 ans, de San Remo
PIZZOL Emilio, 26 ans, de Trevisio (blessé au combat, mort à Vintimille deux jours après)

 

Les fusillés
du 12 août 1944

BADINO Michele, 34 ans, de San Remo
BAZZOCCO Antonio, 20 ans, de Belluno
FANTI Oreste, 20 ans, de San Remo ;
FALDELLA Adolphe
, de Roquebrune-Cap-Martin ;
FERRARO Armando
, 18 ans, de Reggio de Calabre
FRANCESCHI Sergio, 18 ans, de Padoue ;
GAVINI Pietro
, 26 ans, de Come ;
LA ROSA Bruno
, 33 ans de Reggio de Calabre ;
LORENZI Oswaldo, 26 ans, d'Imperia ;
MARTINI Luigi
, 22 ans, de Pigna ;
PISTONE Bruno
, 18 ans, de San Remo ;
QUADRETTI Alberto, 24 ans, de Parme ;
TIRONI Marius,
de Sospel
TOLOSANO Jean, de Sospel
ROSTAGNI Alphonse, de Breil

Deux autres prisonniers furent fusillés à des dates et dans des lieux restés inconnus :
BELLON Bruno,
31 ans, de Vicenza
RONCELLI Mario,
19 ans, de San Remo

Les rescapés
du 9 août 1944

FERRARO Domenico
ORENGO Giuseppe
GANDOLFI Nadino
Ces deux derniers périront le 2 septembre au cours d'une traversée en mer des lignes allemandes

 

 

quoi

 

Préambule

D'après les recherches de Jean-Pierre DOMEREGO et les témoignages de Joseph GERIBALDI et André LAUGIER

Les troupes allemandes entrent dans la vallée de la Bévéra, par l’Italie, en septembre 1943, et s’installent sur les hauteurs de l’Authion, ne laissant à Sospel qu’un corps de douanier. La colonie juive est menacée : certains sont emmenés à Nice puis déportés ; d’autres gagnent Monaco.
De nombreux jeunes gens des classes 40,41,42, se cachent ou travaillent, sans titres d’alimentation, dans les coupes de bois.

En décembre 1943, la voie de chemin de fer est sabotée pour la deuxième fois dans le tunnel. C’est que, à Sospel, Moulinet, Castillon, la Résistance s’est organisée autour de Vincent Comiti, frère de Jean-Paul, interné depuis 1940 ; de Chiabaut, chef des F.T.P. ; de la gendarmerie commandée par le lieutenant Beretti et l’adjudant Bertrem ; et de la brigade des Douanes. Des tracts ont été distribués en 1943.

Au début de l’année 1944, sur les hauteurs du plateau de Segra et du « castel » d’Ongrand, se crée un maquis où des résistants de Peille, notamment Joseph Géribladi, rassemblent des étrangers, Italiens, Polonais et Russes déserteurs de la Wehrmacht, Sarrois, Bulgares, avec des Français. Ils sont en rapport avec le S.O.E. britannique. Dans les nuits du 30 mars et du 1er mai 1944, ce maquis reçoit deux parachutages, une tonne et demie d’armement et de matériel de sabotage, dont une partie importante sera répartie dans le département.

Les Allemands connaissent l’hostilité des habitants de la vallée de la Bévéra, c’est pourquoi ils menacent, réquisitionnent les hommes pour la garde de la voie ferrée. Dans la vallée voisine de la Roya, durant tout le printemps 1944, les coups de main des maquisards français et des partisans italiens ont lieu, les patrouilles allemandes essuient des coups de feu. Des Sospellois sont arrêtés, puis relâchés. Mais l’un d’entre eux, Joseph Raibaut, sera emmené à Nice, ramené par la Gestapo pour qu’il dénonce les résistants, refusera de le faire, et sera finalement abattu du col de Castillon.

En mai, les Allemands réquisitionnent hommes et mulets et les emmènent en camions, par Menton et Vintimille, puis les vallées italiennes, où ils sont attaqué par les partisans ; ils poursuivent leur route à pieds : les Allemands pillent les maisons, chargent leur butin sur des véhicules et disparaissent ; abandonnant les Sospellois.

Pillage aussi dans la Bévéra et la Roya : les chevaux, les vaches, les moutons sont enlevés par les S.S. Nouveaux sabotage de la voie ferrée entre Sospel et Breil, où la gare internationale est bombardée par l’aviation alliée. Fin juillet, les gendarmes de Sospel quittent la ville et, sous les ordres de l’adjudant Bertremet du lieutenant Beretti, rallient le maquis d’Ongran, fort d’une trentaine de combattants bien armés.

Depuis juin, sur les hauteurs du mont Grammondo, où passe la frontière franco-italienne, plusieurs dizaines de jeunes Français et Italiens de la vallée de Vintimille, se sont rassemblés. C’est d’eux que nous allons parler maintenant.
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Le maquis du Grammondo
Recherches de Benoît Gaziello

Le Maquis Franco-Italien du Grammondo, situé sur la frontière franco-italienne, fut crée par des Résistants français et italiens en juin 1944. Les jeunes Français avaient pris le maquis pour ne pas aller en Allemagne travailler au S.T.O. (Service du Travail Obligatoire). Depuis quatre ans, les richesses de la France sont pillées et trois jeunes classes de Français, les 40, 41 et 42, sont livrées à l’occupant, par la loi du 16 février 1943.
Les jeunes Italiens avaient des problèmes semblables, peut-être pires encore. Ces hommes, faisant abstraction de toute idéologie partisane, confessionnelle, politique ou raciale, s’unirent pour lutter contre l’esclavage.

Ce groupe, une cinquantaine d’hommes, avait pris pour cantonnement les anciennes casernes désaffectées de l’armée italienne qui se trouvent presque sur la cime du Grammondo, à près de 1400 mètres d’altitude, versant Nord, l’accès venant de la Vallée de Ciucco di Gerri et sur le Mulacier, côté italien.

Au début de juillet 1944, des troupes allemandes venant d’Olivetta San Miquele et de Vintimille, accompagnées par une section de Chemises Noires, la tête de mort sur leurs chemises, derniers irréductibles du régime, engagent une action afin de détruire ce maquis. L’attaque est déclenchée le lundi 10 juillet 1944.

Très supérieures en hommes et en armes, déployées avec tactique d’encerclement, les troupes allemandes et les Chemises Noires se déploient et attaquent à outrance, tirs de mortiers légers, armes automatiques se relayant. Un avion prend part à l’opération. un orage de feu s’abat sur les maquisards qui, malgré la surprise, se défendent âprement et infligent de lourdes pertes aux assaillants qui, surpris par cette résistance, sont stoppés net dans leur offensive.

En fin de matinée, ils décrochent, ramassant leurs blessés et leurs morts, ils se concertent et demandent des renforts. Les maquisards, que commande le « Capo » Nettu, eux aussi font le bilan, ils n’ont plus de munitions, il y a six morts et cinq blessés dans leurs rangs. Ils décident de décrocher et de se replier à la tombée de la nuit. Ils se séparent en deux groupes.

Le plus important, le groupe Nettu, une trentaine d’hommes, emmène les blessés. Il se dirige vers le sud et va bivouaquer dans la grotte du « Bésagnin » qui se trouve sur le versant Est italien de la cime du Restaud, au-dessus du hameau de Villa Tella [1].

Le deuxième groupe traverse tout le massif de Rocci-Campassi, traverse la frontière italienne au col des Strafourches et pénètre en territoire français.
Après une longue et harassante marche pleine d’embûches : sentiers de chèvres, rochers, précipices, broussailles et autres, ils arrivent en début de matinée dans le bois de Faïcha Founda, nom rendu tristement célèbre lors des combats de juin 1940, o cinq Alpins français du76° B.A.F. furent tués. Ils se reposent et, à l’aube, repartent. Ils traversent la forêt de chênes verts de la Cime de la Gardienne et, après plus de quatre heures de marche, atteignent le chemin vicinal Castellar-Sospel de l’Albaréa. Ils s’engouffrent dans le Bois du Bose et campent dans une grange en contre-bas du Mont Razet.

Ils en font leur campement provisoire et se reposent. Un problème crucial se fait vite sentir : plus de quinze bouches de vingt ans à nourrir : aussi décident-ils de chercher ailleurs un endroit plus propice.

Un jeune maquisard originaire de Sospel leur dit que sa famille possède une ferme dans la forêt de l'Albaréa, commune de Sospel (famille Curti), endroit plus hospitalier, entouré d'une forêt de châtaigners. Des agriculteurs, dans la vallée, pourraient éventuellement les ravitailler. [2]
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Mes contacts avec les maquisards
Témoignage de Benoît Gaziello

Le samedi 15 juillet, je me rendais à la ferme du Serre del Poux [3], située flanc Ouest du Mont Mulacier, pour rendre du foin, lorsque, arrivant à la hauteur de la Maison du « Vittoriouu », j’entends comme des gémissements, des plaintes qui proviennent de celle-ci.
Je m’arrête intrigué, j’attache le mulet à un arbre, et je vais voir ce qui se passe.

Là, allongé par terre, gisait un homme. Il était armé d’un fusil de guerre italien, quatre grenades offensives rouges étaient à ses côtés. Je l’appelle, il sursaute et veut prendre son fusil. Mais voyant un civil, il se calme et me dit en italien : « Où sont les Tédeschi ? »

Les Italiens appellent ainsi les Allemands. Je lui réponds que je n’en ai pas vu. Il me montre son genou énorme, presque noir, une balle allemande l’avait traversé le lendemain même de l’attaque du Grammondo, alors que ses camarades et lui-même se rendaient au campement. Quand ils ont été pris sous le feu de l’ennemi, ce fut un sauve-qui-peut. Il n’avait plus revu ses deux camarades. Après avoir trouvé une cachette dans un épais roncier, il attendit la nuit pour tenter de s’éloigner du secteur, et en se traînant, je ne sais comment, il avait atterri dans cette cabane.

Je lui dis qu’il était en France, cela le soulage. Je crois comprendre qu’il est originaire de Toure, un hameau de Vintimille.
Il souffre énormément, il a soif !
Je vais lui chercher de l’eau, lui lave la plaie et partage mon maigre repas. Je l’installe un peu plus confortablement et lui dis que je viendra le revoir le lendemain matin, de très bonne heure, avec des médicaments. Il faut dire que cet endroit est à deux heures de marche de Castellar.

Le soir , rentré au village, je me rends chez M. Jean Peglion, propriétaire de l’hôtel des Alpes. Infirmier durant la guerre 1914-1918, il était resté l’infirmier du village, hommes de cœur, dévoué, serviable. Rares sont les Castellarois qui n’ont pas eu recours à ses services. Je lui explique ce qui m’arrive. il veut venir avec moi, puis renonce et me donne une petite trousse de premiers secours. Le lendemain matin de très bonne heure, j’étais là-haut, mais grande fut mas stupéfaction : le blessé n’était plus là, il n’y avait plus personne. Je l’ai cherché partout, introuvable !

J’étais déçu et inquiet en même temps. Je reviens au village de Castellar.
A la hauteur de la Fontaine, rue de la République, je rencontre le gendarme Le Pochard, de la Brigade de Menton, d’origine bretonne, un Résistant qui sera blessé au Pont Saint-Louis, lors de la Libération de Menton avec les troupes canadiennes (où le lt. Laporte sera tué). Il me dit que le Cdt Breaudat [4] l’avait mandaté à Castellar, avec la mission de me contacter pour aller chercher des ordres au P.C. du capitaine Boyer, qui se tenait chez M. Lamolle, au quartier St-Roman.

Evitant les chemins traditionnels, après des détours, je me rends au rendez-vous fixe. Il ne faut pas oublier, que sur le plateau du Lavagin, chez M. Tiberti, il y avait quatre batteries avec près de cent cinquante Allemands, sans compter les patrouilles des sections S.S. aux brassards rouges, qui quadrillaient la région et contrôlaient tout ce qu’elles voyaient. Sur leurs gardes, les camarades m’ont vu arriver et m’interpellent. après mes salutations, je leur raconte ce que j’ai vu dans le secteur du Grammondo-Mulacier. Alors que le Cdt Boyer me dit ceci :
- Nous avons tenu une réunion avec les responsables de la Résistance française chez le Cdt Breaudat, celui-ci te connaît bien, il m’a dit que tu es l’homme qu’il nous faut, tu connais le coin comme ta poche. Il faut que tu prennes contact avec les maquisards qui se trouvent en France depuis quelques jours, après l’attaque allemande.
« Tâche de savoir combien ils sont ! Que comptent-ils faire ? Quelles sont leurs intentions, et surtout quels sont leurs besoins ?
Dis-leur que nous tâcherons de les aider, mais, surtout, dis-leur qu’aucune action ne devra être engagée sans notre accord.
Dis-leur qu’ils sont en territoire français et que les ordres doivent émaner de la Résistance française.
Conviens avec eux d’une cache pour les messages. Sois prudent ! Ouvre l’œil ! Ta mission n’est pas sans danger ».


Je lui réponds que je ne pourrai satisfaire ses ordres que le lendemain, car je dois me rendre à Monaco, pour mon travail. C’est ainsi que le lendemain soir, j’arrivais à 21 heures a Castellar, et repartais vers la montagne pour accomplir ma mission.
A minuit, j’arrivais à la ferme de Serre del Poux. Je m’allonge sur le foin de la grande mais je ne peux dormir. Et bien avant l’aube, je pars vers le Mulacier.
J’envisage de me poster sur un point culminant, derrière le rocher, ou un buisson, afin de me camoufler. Et de ce point de guetteur, je pourrais surveiller toute la vallée ainsi que les sentiers. Je traverse le petit sentier qui vient du Col de Trattor et qui va au Col de l’Albaréa, et je m’installe.

Une frange blanchissante enrobait à l’Est toute la ligne des crêtes et se profilait sur la ligne d’horizon de la mer. L’aube d’un matin de juillet se levait sur la terre des hommes. Sa clarté envahissait lentement mais progressivement le ciel. Le chant d’une alouette très matinale, montant dans le ciel, d’autres oiseaux saluaient, à leurs manières, la naissance d’un nouveau jour, cet hymne s’élevant de la terre vers les cieux. La rosée matinale décorait de milliers de petites perles toute l’herbe verte ; un doux mélange de divers parfum, lavande, thym, serpolet, genêts… s’associant pour embaumer l’air matinal et frais. En cet instant, je pensais à la vie, au monde, à cette sacrée guerre qui dure depuis plus de quatre ans, et qui ne finit pas. Quelle triste jeunesse nous avons ! Pourquoi, oui, pourquoi cela ? A quoi cela sert-il ? Des questions tournent dans ma tête et ne trouvent pas de réponses. Quand la sagesse aura-t-elle le dessus ? Homme, pauvre mortel, qui arrive poussière et repartira en poussière ! La vie n’est qu’un passage, un éclair ! Pauvre humanité, pauvre monde ! Quelle image tu nous donnes en ce moment!

Le soleil caresse la cime du Razet, et des voix me rappellent à la réalité. Cinq hommes, venant du Col du Trettor, chargés, se dirigent vers l’Albaréa. je distingue mal leur habillement : ils sont armés, fusil à l’épaule, ils parlent, quelques bribes de patois italien me parviennent, les deux derniers ne disent rien. Quand l’un dit à l’autre en français : Adolphe, on se repose un peu ? – T’as raison, répond l’autre. Tous quittent leurs fardeaux sur le bord d’une « planche ». Je pense que j’ai trouvé ce que je cherche. Je quitte ma cachette et descends vers eux.

L’un des hommes me voit et arme son fusil. Je leur fais des signes d’amitié.
Près d’eux, je reconnais Faldella, un copain originaire de Carnolès, à Roquebrune-Cap Martin. En souriant, il me dit : - Tiens, toi ici, qu’est ce qui t’arrive ? C’est un ancien marin, du « Strasbourg » je crois, démobilisé après le sabordage de la flotte de Toulon, en novembre 1942. Il me présente à ses camarades. L’autre Français était Adolphe Rostagni, un Sospellois, les trois autres des Italiens. Un courant de sympâthie et de fraternité passe : tous haïssent le fascisme et le nazisme qui ont fait tant de mal leur familles, tous sont déterminés dans la lutte. Ils me racontent leur épopée.

Après l’attaque allemande au Grammondo, ils ont traversé la frontière, erré trois jours dans le secteur du Bosc. En raison de leur situation précaire, ils ont ensuite gagné le secteur de l’Albaréa. pour l’heure, ils reviennent du ravitaillement. Faldella me précise que leur chef est au camp, et que c’est lui le chef de mission. Je lui fais part du motif de ma présence à cet endroit, et lui communique les ordres de la Résistance française, qui sont très stricts. Ils sont entièrement d’accord : d’ailleurs ils ne sont pas en mesure d’envisager une action, leur armement étant insuffisant. Quant aux besoins, ils sont énormes : des armes, des munitions, des vivres surtout ! Ils craignent une autre attaque allemande, mais ils sont confiants. Ils me demandent la situation sur le front de Normandie. Je les rassure, les troupes alliées avancent. Je leur dit qu’un parle beaucoup d’un autre débarquement…

Je leur recommande la prudence et de rester sur leurs gardes : quand la bête est blessée, elle devient dangereuse et terrible. Je leur raconte ma rencontre avec le maquisard blessé au genou et qui avait disparu. Ils m’expliquent alors que sept gars sont portés manquants à l’effectifs et qu’ils ne savent pas ce qu’ils sont devenus.
Poignées de mains. Je les quitte en prenant rendez-vous, non sans avoir fixé la boîte aux lettres, sous le banc de pierre de la ferme du Serre el Poux.
Je rentre à Castellar pour rendre compte de ma mission. Chez M. Lamolle étaient présents M. Boyer et l’adjudant-chef de gendarmerie Bertrem, responsable du maquis de Segra. Les questions fusent… Je raconte, détails après détails, le film de ma journée : les maquisards, respecteront les ordres transmis, mais j’insiste sur le problème du ravitaillement. Bertrem dit qu’il s’en occupera avec les gens de Sospel. Je saurai plus tard que cela s’est fait, M. Chiabaut me l’a confirmé.
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l'attaque du 4 août

Je remonte voir les maquisards à leur campement une semaine après. Je leur apporte quelques pains, du tabac et un litre d’huile. Ils sont contents de me voir et me demandent des nouvelles des fronts de guerre, la Normandie, le front russe. Les nouvelles sont bonnes. Je m’aperçois que l’effectif du camp n’est pas complet. Faldella me dit que deux sont de garde à un poste assez éloigné, pour assurer la sécurité, et que deux autres sont partis à la corvée de bois, avec un déserteur « tchèque » de l’armée allemande, venu de Sospel les rejoindre. Flairant un danger, je demande si ce déserteur est venu avec son arme. C’est non. Je n’hésite pas une seconde : « C’est un mouchard, s’il revient, abattez-le ! ». mon conseil ne sera pas suivi, hélas !

Je quitte mes amis et leur fixe un nouveau rendez-vous pour le 4 août. Quelle fatalité ! Le matin de ce vendredi 4 août, bien avant l’aube, je suis à la ferme du Serre del Poux, attendant que l’aube se lève pour reprendre ma mission. Il n’est pas question en effet de continuer mon chemin maintenant car, dans la forêt de l’Albaréa, la nuit, on ne distingue rien.

Quand l’aube apparaît à l’est, je reprends ma route. Il fait déjà chaud, et, à la source de Sambuc, je pose mes sacs pour me désaltérer. Prenant l’eau à deux mains, je m’asperge le visage. Cela me réveille tout à fait. Après la forêt de sapins de Campanin, je suis en vue du col de l’Albaréa, et là, stupéfait, écartant les paupières pour mieux voir, je reste figé sur place, collé au sol. Je vois descendre du colde Roulabre, en direction du col de l’Albaréa, une colonne allemande en tenue de combat !

Tout en ne quittant pas des yeux la colonne, je m’écarte du sentier. Je n’entends pas un mot, pas un ordre. Seuls, quelques cliquetis d’armes ou de bidons me parviennent. Quelle direction vont-ils prendre ? Les premiers arrivants au col n’hésitent pas et s’engouffrent sur le sentier de l’Albaréa. Je comprends alors ce qui va se produire.

Je suis resté un certain temps prostré dans ma cachette. Puis j’ai dû me résoudre à fuir ces lieux devenus dangereux. Il ne me restait qu’à battre en retraite. Abandonnant le chemin, je descends vers Ciambairo. J’évite le col de St-Bernard, par crainte de rencontrer une patrouille S.S. Je passe par la Comdamine et finis la journée au Menaud.

Beaucoup de questions se posaient : que s’est-il passé là-haut ? Ont-ils pu fuir ? Ont-ils été tués ? Une inquiétude me saisit : les prisonniers parleront-ils de moi sous la torture ? Le soir, à la tombée de la nuit, je me rends au P.C. de Lamolle, disant mes inquiétudes. Le capitaine Boyer me dit : « tu vas rester ici, ne rentre pas chez toi, dans quelques jours nous serons fixés ».
Mes camarades du maquis n’ont pas parlé : Il n’y a pas eu de suite à mon endroit.
Ici se termine le récit de ma modeste mission avec les maquisards de l’Albaréa. Le 20 août, je groupe Nettu viendra sur la commune de Castellar. J’étais à St Bernard ce jour là, accompagné du capitaine Jacques Alberto, et j’ai côtoyé ces combattants jusqu’à la libération. Mais cela est une autre histoire. Je laisse la parole aux gens de Sospel qui furent les témoins des derniers moments dramatiques des malheureux maquisards prisonniers des Allemands.
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Le drame de Sospel
Recherches de Benoît Gaziello

La capture
Dans la nuit du jeudi 3 août 1944, les troupes allemandes du bassin de Sospel sont en alerte. Un grand déploiement s’effectue très tôt le matin du 4 août. Des éléments partent de Sospel pour Castillon, via le Scuvion, le Razet, Roulabre, la Baisse, Albaréa ; d’autres par Pian German. Toute la partie haute de la montagne est bouclée.

Deux autre groupes partent du chemin vicinal Sospel-Castellar, d’autres montent par le chemin de Suez, la Valette et l’encerclement est définitif. L’opération est soigneusement montée par des stratèges [5].

Au lever du jour, l’attaque commence. Les maquisard sont surpris : beaucoup dorment encore. Ils sont dans l’impossibilité de se défendre. Cela commence par un arrosage d’armes automatiques et de lance-grenades. Certains maquisards tentent de résister et font le coup de feu, mais les forces en présence sont trop inégales. D’autres tentent de fuir, hélas sans succès.
Deux maquisard se terrent dans la paille, celle-ci brûlera sur eux, mais ils échapperont ainsi à la capture et à la mort. Deux maquisards sont tués lors du combat : Uora Dardone et Giovanni Vesquo [6].

Les Allemands, par porte-voix, demandent aux survivants de se rendre et de déposer les armes. N’ayant pas le choix, ils obéissent. Ils ne se doutent pas du sort qui leur est réservé. Mais d’abord les nazis leur font enlever les chaussures et leur attachent les mains derrière le dos. Ils sont emmenés, pieds nus sur le sentier pierreux et plein d’épines. Deux heures après, ils font leur entrée dans Sospel où ils sont internés à la caserne Salel. Les portes de l’enfer se referment sur eux !
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Le calvaire

La longue agonie commence. Interrogatoires musclés de jour et ne nuit, sans manger ni boire, tortures, coups assénés en permanence avec un gros gourdin de bois vert dont l’écorce éclate, s’arrache et se couvre de sang…
Les Sospellois et les Sospelloises qui vécurent ces moments ont encore en mémoire les plaintes, les cris de douleir, les hurlements de souffrance, les appels au secours qui parvenaient à leurs oreilles, et leur donnaient le frisson de la peur.

Cet ignoble traitement dura plus de huit jours. Le maire de l’époque, M. Domérégo, fit une démarche auprès de l’occupant afin que cesse ce supplice. Rien n’y fit, les barbares refusèrent. Tous les raffinements de la cruauté furent mis en œuvre, et pour conclure, les barbares annonçaient à leurs victimes qu’elles étaient libres et qu’elles pouvaient partir.

Se tenant les uns aux autres, les maquisards se dirigèrent vers la sortie. Une fois arrivés à mi parcours, les brutes lâchèrent les chiens bergers allemands. Comme des fauves, les bêtes se ruèrent sur les malheureux, plantant leurs crocs puissants, excités par leurs maîtres, sous les rires des troupes du cantonnement.

Sous de tels traitements, le manque de soins, le manque de nourriture, et la chaleur du mois d’août aidant, l’infection et la maladie les terrassèrent.
Aussi ce sont des morts-vivants que, ce samedi 12 août 1944, les Allemands chargent sur une voiture hippomobile bâchée, attachés en trois groupes par des cordes.

Ces cordes, le jeune Daniel en lavera le sang au bassin de la fontaine, face au garage Michaud, devant l’officier allemand qui lui dit : « Ne les coupez pas, elle serviront pour d’autres » (Peut-être l’Allemand pensait-il à une prochaine attaque sur le maquis de Segra).

Entouré par le peloton d’exécution, le sinistre cortège traverse tout Sospel pour se rendre au clos de la coopérative. Il parcourt une ville tremblante de peur, mais qui serre les poings. Volets clos, les femmes se mettent à genoux dans leurs maisons, font le signe de la croix et prient. Pas un cri, pas une plainte ne sort du cercueil ambulant. Dans la cour de la coopérative, les nazis déchargent ces demi-morts qui s’affalent aux pieds des piliers de pierre.

La fusillade du peloton assassine ces corps pour la deuxième fois. Ils sont abandonnés sur place. Le jeune Dominique Daniel avait quitté son travail à midi, chez Charles Rey, transporteur, et se rendait chez ses parents. C’est de la maison, pendant le repas, qu’il entend les détonations. Son père dit : « Ils les ont tués ». Dominique sort et gagne la place de la mairie.

Le maire, M. Domérégo, sort de celle-ci avec l’officier allemand venu l’informer et lui donner l’ordre d’enlever les corps des quinze maquisards, de faire creuser une fosse commune au cimetière, et de les enterrer sans cercueils, sans cérémonie d’aucune sorte, en ne laissant aucune trace.

Dès que le maire aperçoit le jeune Daniel, il l’interpelle, lui ordonne d’aller quérir chez son patron une voiture et des hommes pour charger les morts et les transporter à la chapelle Sainte-Anne, près du cimetière, en attendant que la fosse soit creusée.

Une camionnette ayant à son bord Dominique Daniel et le chauffeur Eddy Burzio se rend sur les lieux. Un terrible spectacle les attend. Rendus méconnaissables par les tortures, les quinze corps ensanglantés gisent, entassés les uns sur les autres.

Les Sospellois requis, auxquels s’étaient joints Germain Albin, dit «Pascalin», et le garde Le Prompt, eurent du mal à détacher les cordes qui liaient les corps, et qui s’étaient incrustées dans les chairs enflées, puis à les hisser sur le plateau de la camionnette, sur lequel Dominique Daniel était monté pour les aligner. Travail exténuant pour ces hommes, tachés de sang sur leurs mains, leurs visages, leurs vêtements.

A la chapelle Saint Anne, où quelques personnes attendaient [7], le chanoine Gouget vint en cachette bénir les corps et dire aux gens de partir : les Allemands avaient pris place autour du cimetière : une trentaine d’hommes en armes, avec deux mitrailleuses. Toute cérémonie aurait été durement réprimée.

Le maire avait requis quatre hommes, dont Marius Mior, très jeune lui aussi, qui raconte : « Nous partîmes vers le cimetière avec pics et pelles, et nous mîmes au travail. Tard dans la soirée, la fosse était prête. A la chapelle, les corps avaient reçu une sommaire toilette mortuaire faite par quelques femmes dont Angélique Bosio. Elles allèrent même chercher des linges pour protéger les visages de la terre. Dans la fosse trop étroite, les corps furent serrés les uns contre les autres. Les quinze jeunes patriotes, français et italiens, restaient unis dans la mort, comme ils l’avaient été dans le combat pour la liberté [8].

Hélas, pour Sospel et ses habitants, la guerre n’était pas finie, d’autres épreuves les attendaient : la faim, la peur, les bombardements américains puis allemands, les razzias sur les biens et le cheptel, les fusillés et pour finir, l’exode vers l’Italie. Ah, que maudite soit la guerre !

Les Allemands quittèrent Sospel le samedi 28 octobre 1944, mais la libération s’arrêta aux portes même de la cité. Il faudra attendre le 25 avril 1945 pour que la liberté et la fin des combat devienne ici une réalité.
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Benoît Gaziello,
Armée Secrète
F.T.P.F.- F.F.I.

Douments-Témoignages-Recherche

publié par le Musée de la Résistance Azuréenne
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