|
Douments-Témoignages-Recherche
publié par le Musée de la Résistance Azuréenne
http://resistance.azur.free.fr
resistance.azur@free.fr
|
|
1.La rédaction
Ceux qui fondent un journal clandestin en 1940-41 sont des amateurs
et non des professionnels du journalisme (sauf exceptions, par exemple
Georges Altmann à Franc- Tireur Pascal Pia à Combat
). Leur but est de s'opposer à la propagande nazie et à
sa presse en zone Nord, à la propagande vichyssoise et à
sa presse en zone Sud. La différence entre les deux zones,
jusqu'à novembre 1942, doit être soulignée l'adversaire
n’est pas tout à fait le même Aussi trouvera-t-on
beaucoup moins de dénonciations du pétainisme et du
régime de Vichy dans la presse clandestine de zone Nord que
dans oelle de zone Sud.
A l'automne de 1940, à Paris, deux étudiants de philosophie
à la Sorbonne, ancien khagneux de Louis-le-Grand où
ils se sont connus, réunissent une petite équipe d'une
douzaine d'amis et amies pour fonder un journal clandestin : Défense
de la France. Ils ont été jeunes officiers de l'armée
française en 1939-40, ont vécu la défaite. L'un
d'eux, Robert
Salmon, fait prisonnier, s'est évadé du convoi qui le
menait vers les camps. Un industriel, patron d'une compagnie privée
productrice de gaz ( EDF-GDF, entreprise nationalisée, ne sera
créée qu'après la Libération), a suggéré
à Philippe Viannay de s'opposer à l'emprise
idéologique de la propagande nazie et à l'information
qu'elle diffuse. En effet, les autorités d'occupation ont eu
l'habileté de maintenir à Paris un apparent pluralisme
de la presse : il y a six quotidiens du matin visant des publics différents,
un quotidien du soir, huit hebdomadaires - Tous sont soumis aux directives
de la Propagandastaffel.
Les articles de fond de Défense de la France sont rédigés
par un trio : les deux fondateurs, Philippe Viannay (qui signe "Indomitus"
l'indompté) pour les articles d'opinion et Robert Salmon (qui
signe Robert Tenaille) pour les articles de politique intérieure
plus Jean- Daniel Jurgensen (qui signe Jean Lorraine), un normalien
ami de Roben Salmon, pour les
articles de politique étrangère. Il y a aussi d'éminents
rédacteurs occasionnels: Alphonse Dain (professeur aux Hautes
Etudes) Robert d'Harcourt académicien, spécialiste d'histoire
de l'Allemagne ; Mgr Chevrot, curé de l'église Saint
François Xavier à Paris, qui a refusé
de lire en chaire une lettre très “ pétainiste
” du cardinal Suhard. Enfin des membres du mouvement rédigent
certains articles : ainsi Geneviève de Gaulle (qui signe "Gallia11)
avant son arrestation et sa déportation, a fait connaître
la personnalité et l'action de son oncle Charles dans les numéros
34 et 35 , juin -juillet 1943 ; Jacques Lusseyran (qui signe "Vindex")
rappelle en 1943 que le 14 juillet est la fête de la liberté.
Parce que, responsable des liaisons extérieures du mouvement,
je recevais des exemplaires des journaux des autres mouvements, je
fus chargé d’en faire une revue de presse.
Il fallait aussi fournir les informations que censurait la presse
collaborationniste- Quelles étaient nos sources d'information
? Sur les divers fronts de la guerre, les actions de la France combattante
, les déclarations du général de Gaulle c'était
la radio de Londres, écoutée malgré le brouillage
allemand, mais aussi la radio suisse romande de Sottens et radio Brazzaville,
puis radio Alger après novembre 1942 - Nous recevions aussi
des documents et témoignages personnels. Le numéro 38
du 20/09/43 présente deux photos de prisonniers russes transmises
par un prisonnier évadé et une lettre de déportée
parvenue à
ses parents “ au prix des pires difficultés ”.
Le numéro 39 du 30/09/43 présente des photos d'enfants
grecs squelettiques. A partir de 1943, la délégation
en France du général de Gaulle et le Bureau d'information
du C.N.R. fournissaient des informations sur le Comité Français
de Libération Nationale (C.F.L.N.), devenu ensuite gouvernement
provisoire, et sur les débats de l'Assemblée Consultative
d’Alger réunie à la fin de 1943 ce qui me permit
de rédiger pour le numéro 43 du 15/01/44 un papier intitulé
“Un mois de politique intérieure française".
La réception par les liaisons extérieures des communiqués
des autres mouvements de résistance sur les actions de leurs
groupes francs et maquis permettait aussi de rédiger une rubrique
sur "la guerre en France".
2. L'impression
Pour imprimer ce qui a été rédigé, il
faut du papier. Or sous l'occupation allemande la pénurie de
papier-journal (faute d'importations extra-européennes) avait
pour conséquence sa répartition par les autorités
d'occupation . Un tiers de ce qui était disponible était
cédé au gouvernement de Vichy qui le répartissait
en zone Sud à la presse
autorisée; les deux autres tiers étaient distribués
à la presse collaborationniste de zone Nord par les autorités
d'occupation . Comment s'en procurer pour la presse clandestine ?
Il fallait l'acheter soit au marché noir, soit au prix normal
à des papetiers ou imprimeurs sympathisants (et ce pouvait
être un autre papier que le papier-journal de très mauvais
qualité). Avec quel argent ? Au début, Défense
de la France fut soutenu financièrement par Marcel Lebon et
Alphonse Bottin, industriels, et par des dons de membres du mouvement
ou de leurs amis. C'est seulement à partir de janvier 1942
pour la zone Sud, d'avril pour la zone Nord, que les mouvements de
résistance furent reconnus par la France Libre à Londres
et qu'ils reçurent des fonds de la délégation
du Général de Gaulle en France. Il arriva aussi que
des mouvements qui n'avaient pas de presse et qui avaient pu se procurer
du papier en cédaient à ceux qui faisaient un journal
; ainsi l'O.C.M. donna deux
tonnes de papier à Défense de la France . Le stockage
de ce papier était tout un problème. Le chocolatier
Alphonse Bottin en entreposa dans son usine jusqu'à 8 tonnes.
Les pages d'un journal sont composées avant d'être imprimées.
La composition était typographique (la technique a complètement
changé depuis) : des "caractères", petits
blocs de plomb sur lesquels est mise en relief une lettre, étaient
placés les uns après les autres pour composer les mots
à l'intérieur d'une "forme" (un cadre au format
de la page) . Puis on tirait de chaque page un cliché métallique
qui serait ensuite mis sur la presse d'imprimerie ou un "flan"
(de carton bouilli) sur lequel on pourrait faire un nouveau cliché.
Plusieurs journaux résistants furent composés et imprimés
par des professionnels dans des entreprises d 'imprimerie (en dehors
des heures de travail normales) . Des patrons de ces imprimeries et
certains de leurs ouvriers le payèrent de leur vie : ainsi
à Lyon André Bollier, dit "Vélin",
imprimeur de Combat tué par la Milice qui envahit ses ateliers
en juin 1944 ; ou Eugène Pons, imprimeur de Témoignage
Chrétien , mort en 1944 au camp de concentration de Neuengamme.
Le choix de Défense de la France fut différent : faire
composer et imprimer le journal, avec du matériel et dans des
locaux propres au mouvement, par des membres du mouvement - des étudiants
formés à ce métier par l'imprimeur Grou-Radenez,
un de ses "cadres", Alain Radiguer, et deux de ses ouvriers
typographes. La composition fut
effectuée dans divers appartements "le Bocage" dans
la rue du même nom (deux chambres de bonne) "La Ruche"
à Saint-Quen ; "L'Asile" à Clichy, au-dessus
d'un jardin d'enfants dirigé par Marlyse Gutmann, membre du
mouvement ; "Les Mouettes" , square Desnouettes (XVe). La
clicherie fut installée par Alain Radiguer rue d'Alésia.
Avant l'acquisition de presses d'imprimerie, les premiers numéros
du journal (c'étaient plutôt des tracts) étaient
tirés en offset sur une machine "Rotaprint" . Elle
fut d'abord entreposée dans le sous-sol du laboratoire de géographie
physique de la Sorbonne dont une assistante était membre de
la toute première équipe du mouvement : Hélène
Mordkovitch, fille d'émigrés russes, future Hélène
Viannay. Puis elle "voyagea" dans six
autres lieux de juillet 1943 à mai 1944 avant de finir en Seine-et-Oise,
dans une ferme de Nerville, pour imprimer les tracts et affiches des
F.F.I. commandés par Philippe Viannay; quand la ferme fut la
proie des S.S le 15 août 1944, elle fut détruite. En
avril 43, le mouvement acquit une grosse presse de marque "Teisch"
; dans le local d'expéditions d'une usine d'Aubervilliers,
plein de caisses de toutes dimensions, elle était
cachée pendant la journée sous une énorme caisse.
Nos "imprimeurs" y travaillaient le soir et la nuit. Quatre
autres presses furent ensuite acquises : une "Phénix"
installée dans une villa de Taverny où elle fut bientôt
découverte par les Allemands ; une “Crafftsmann ”
qui imprimait deux journaux à la fois, installée dans
un lavoir désaffecté de l'impasse
Guéménée appartenant à une octogénaire
; enfin la "grosse Margot" (6 tonnes) et une "Minerve"
installées dans un appartement loué de la rue Jean Dolent
(XIVe). Fin mai 1944, le lavoir, "l'Asile" et la rue Jean
Dolent furent découverts par la police française ou
la Gestapo. Les derniers numéros (46 et 47) furent imprimés
par Emilien Amaury , membre de l'O.C.M., futur patron d'un grand groupe
de presse.
3. La diffusion
La diffusion n'était pas moins clandestine que la fabrication.
Elle se fit surtout "de la main à la main", par les
membres du mouvement dans leur milieu de relations personnelles ou
professionnelles. A Paris des groupes de diffusion composés
d'étudiants donnaient le journal à des camarades en
les priant de le faire circuler ; il y eut quelques distributions
"à la volée" dans des amphis de la Sorbonne
. Ces groupes furent renforcés et implantés dans les
lycées quand, au début de 1943, une grande partie du
mouvement des jeunes "Volontaires de la Liberté",
sous la direction de Jacques Lusseyran (étudiant aveugle) ,
se rallia à Défense de la France . Bien entendu les
aînés (A.Bottin, M.Lebon, Gustave Monod professeur de
philo au lycée Henri IV, R. d'Harcourt , René Tézenas
du Montcel
qui signait "Maître Jacques" ses articles dans le
journal )etc diffusaient des dizaines de numéros parmi leurs
amis. Des groupes de diffusion suivant les réseaux de relations
des membres du mouvement, se formèrent en province dans la
zone Nord (Jura et Franche- Comté, Lorraine, Bretagne, Poitou,
Nord ). Un membre du mouvement, Claude Monod, fut nommé commandant
des F.F.I. de la région D (Bourgogne, Franche-Comté)
où Défense de la France était fortement implanté
et diffusé. En zone Sud, Suzanne Guyotat, Francis Cleirens
et Hélène Roederer créèrent des groupes
de diffusion à Lyon, dans l'Allier, la Savoie et la Haute-Savoie,
à Montpellier, Nîmes et jusqu'à Tarbes. A partir
d'Octobre 1943, un accord interzone fut conclu entre Combat et Défense
de la France : le journal de zone Nord imprimait et diffusait celui
de zone Sud et réciproquement. Défense de la France
fut imprimé à Lyon par "Vélin" sur
des "flans" qui franchissaient la ligne de
démarcation. Certains numéros furent aussi imprimés
à Grenoble par l'imprimerie Prudhomme à l'initiative
de certains membres de l'école des cadres d'Uriage dirigée
par Dunoyer de Segonzac, avant qu'ils soient évincés
et que cette école soit transformée par Vichy en centre
de formation des cadres de la Milice de Darnand.
En 1944, plus de 100.000 numéros étaient diffusés
en zone Sud. Une difficulté était le transport de paquets
de journaux à diffuser. La police ouvrait souvent les trop
gros paquets suspects de contenir des denrées de marché
noir. Les groupes de diffusion pratiquèrent aussi la distribution
dans les boîtes aux lettres de quartiers ciblés. Exceptionnellement
Défense de la France fut distribué, sous la protection
d'un corps franc, sur le Boulevard Saint-Michel à Paris et
aussi dans le métro (les diffuseurs entraient à une
station, distribuaient aux voyageurs du wagon éberlués
et sortaient à la suivante). Sous la direction de Geneviève
de Gaulle (jusqu'à son arrestation) Défense de la France
était envoyé par la poste à des adresses ciblées
de personnalités pouvant être ympathisantes ou de collaborateurs
à qui l'on voulait montrer l'existence d'une presse clandestine.
Bien entendu les envois ne se faisaient jamais du même bureau
de poste. Mais l'affranchissement (1,50 F. à l'époque)
coûtait cher. C'est pourquoi notre atelier de faux-papiers fabriqua
un faux timbre à l'effigie du maréchal Pétain
qui fut imprimé au domicile de Françoise de Rivière,
membre du mouvement, rue de l'Université. 67.130 exemplaires
de différents numéros furent ainsi diffusés par
la Poste, dont 30.000 à
Paris.
La parution d'un journal clandestin était irrégulière.
Elle dépendait du papier disponible et aussi des conditions
de sécurité. Entre juillet 1941 et août 1944 parurent
47 numéros de Défense de la France , soit une parution
presque bimensuelle. Mais entre le 10 septembre et le 20 novembre1941
il ne sortit aucun numéro tandis qu'il en sortit trois dans
le courant de Janvier 1942. Avec la diffusion augmentait le tirage.
Les premiers numéros, tirés entre 3.000 et 5.000 exemplaires,
se limitaient à une feuille recto-verso. Il faut rappeler que
les quotidiens collaborationnistes ou vichyssois vendus dans les kiosques
n'avaient, à cause de la pénurie de papier, que quatre
pages, ce que nous avons peine à imaginer, nous qui lisons
des quotidiens d'une trentaine de pages. Le numéro 24 du 15
décembre 1942 fut tiré à 30.000 ; le numéro
38 du 20 septembre 1943 à 150.000 ; le numéro 41 du
11 novembre 1943 à 250.000; enfin le numéro 43 du 15
janvier 1944 (qui avait quatre pages) à 450.000. C'est le record
de toute la presse clandestine.
4. La clandestinité
Les conditions de la clandestinité exigent que soit assurées
le plus et le mieux possible la vie quotidienne et la sécurité
des membres du mouvement et que toute précaution soit prise
contre des défaillances des membres arrêtés, voire
torturés. Pour le régime de Vichy ,jusqu'à novembre
1942, les résistants étaient des "dissidents"
qu'il fallait arrêter, incarcérer, juger et condamner
à la prison. Pour la Gestapo et la Milice de Vichy (en 1943-1944)
, pour la propagande allemande, les résistants étaient
des "terroristes" qu'il fallait, arrêter, incarcérer,
interroger, torturer, et déporter ou fusiller. Le numéro
42 de Défense de la France (15 décembre 1943) publia
un article intitulé "Terrorisme ou ésistance?".
Sous le pseudonyme de G. Le Mainois, j'essayai d'expliquer la différence
entre les actes de résistance - actes de guerre contre l'ennemi
(sabotages et meurtres de chefs ennemis, de policiers à leur
solde ou de leaders de la collaboration)-et les actes de terrorisme,
actes de brigandage ou de destruction atteignant la population civile,
parfois commis par des provocateurs et attribués à la
Résistance, ou encore règlements de compte personnels).
Les "terroristes" que nous étions censés être
devaient être protégés. La protection majeure
, dans toute organisation clandestine, est le cloisonnement. Au cas
où un membre arrêté céderait à la
pression de l'interrogatoire ou de la torture, il faut qu'il dispose
du minimum d'information nécessaire à sa tâche.
Les diverses activités plus haut mentionnées étaient
strictement cloisonnées, mais coordonnées par un Comité
Directeur où chacune était représentée
par un responsable “ général ”. Tant que
je travaillai seulement à la rédaction - et à
la documentation pour les Cahiers où les dirigeants du mouvement
allaient exposer leur projet pour la France libérée
- je n'ai connu que Robert Salmon et Jean-Daniel Jurgensen. C'est
seulement quand , en septembre 1943, mes camarades m'ont confié
la responsabilité des liaisons extérieures avec les
autres mouvements, le C.N.R. et les organismes en dépendant,
la Délégation du Général de Gaulle, etc..
que je suis entré au Comité Directeur et que j'ai connu
Philippe Viannay, Charlotte Nadel (fabrication), Genia (liaisons intérieures
et service social), Jacques Oudin puis Georges Drin puis Jacques Richet
(diffusion) , Suzanne Guyotat (liaisons avec la
zone Sud) , Bernard Lebon (faux-papiers). Les réunions avaient
lieu pendant toute la nuit une fois par semaine dans la villa de banlieue
des parents d'Hélène Roederer. C'est seulement après
la Libération que j'ai fait connaissance de la plupart de mes
autres camarades qui avaient travaillé à la fabrication
et à la diffusion. Chaque activité était elle-même
cloisonnée : ainsi les petits groupes de difusion ne se connaissaient
pas entre eux. Le danger, comme on verra, était les "boîtes
aux lettres" : des lieux où un camarade qui avait perdu
le contact ou qui disposait d'une information importante pouvait déposer
un message.
Certains résistants, en situation légalement régulière,
menaient une double vie . Portant un nom de code dans leurs activités
clandestines, ils gardaient une activité professionnelle et
une vie familiale "normales". Ainsi Jean Cavaillès
fut mon professeur de philosophie à l'Ecole Normale Supérieure
et de logique à la Sorbonne sans que nous sachions qu'il dirigeait
un réseau et faisait partie de l'équipe du journal clandestin
Libération . Robert Salmon , un des deux fondateurs de Défense
de la France, était mon camarade de promotion à l'E.N.S.
et fut mon "coturne" (c'est-à-dire partagea avec
moi et deux autres la petite pièce de travail à quatre
bureaux que nous appelions "turne") ; pendant presque toute
une année universitaire, j'ignorais tout de son activité
dans la Résistance jusqu'au moment où il me fît
assez confiance pour me proposer d'y participer. Différent
était le cas des résistants en situation irrégulière.
Ainsi notre camarade Michel Bernstein, juif non déclaré
tel au recensement, ou les étudiants requis pour le S.T.O.
(Service du Travail Obligatoire en Allemagne) - ce qui fut mon cas
à partir de juillet 1943. Ces clandestins ,il fallait les loger,
les ravitailler (leur fournir des tickets d'alimentation , qu'ils
ne pouvaient obtenir régulièrement en mairie, ou des
denrées de marché noir), les faire soigner quand ils
étaient malades et leur procurer une fausse identité.
Notre camarade Genia (fille de russes émigrés) était
responsable de ce "service social" . Michel Bernstein et
sa femme Monique Rollin étaient responsables de la fabrication
des faux- papiers (non seulement cartes d'identité mais permis
de conduire, certificats de recensement ou de démobilisation,
etc....) Bernard Lebon assurait la diffusion de ces faux-papiers.
Ce service se développa à tel point que Défense
de la France devint le fournisseur de faux-papiers du Mouvement de
Libération Nationale en zone Nord. Pour ma part, je me souviens
avoir eu un rendez-vous dans la rue avec un prêtre qui était
l'abbé Pierre pour lui donner une vingtaine de fausses cartes
avec le Manuel d'utilisation des faux-papiers rédigé
par Michel et Monique.
La diffusion publique du journal (dans les amphis de la Sorbonne,
dans la rue, dans le métro), les transports de matériel,
de machines , de paquets de journaux exigea la formation d'un groupe
franc de protection sous la responsabilité de David Régnier,
neveu d'Honoré d'Estienne d'Orves.
Malgré toutes les précautions et protections, les arrestations
et déportations furent nombreuses. Le 20 juillet 1943, un agent
de la Gestapo, étudiant en médecine (Marongin, dit "Elio"),
infiltré dans le mouvement , eut connaissance d'une "boîte
aux lettres" , la librairie pieuse du “ Vœu de Louis
XIII ”,, , rue Bonaparte. Les policiers français au service
de la Gestapo, dirigés par Bony et Laffont , y installèrent
pendant une semaine une “ souricière ” : cinquante
des nôtres y furent arrêtés et furent ensuite déportés
; parmi eux Geneviève de Gaulle.. Le 3 mai 1944, trois camarades
occupées à la clicherie de "l'Asile" furent
arrêtées, puis déportées. Jacques Oudin
et son successeur Georges Drin, responsables généraux
de la diffusion , moururent en déportation. Suzanne Guyotat
fut déportée à Ravensbrück mais en revint.
En tout, dans l'ensemble de la France, 322 membres de Défense
de la France furent déportés. 87 furent passés
par les armes, mais surtout lors de combats qui précédèrent
le Libération, notamment en Bretagne et en Seine-et-Oise Nord
où Philippe Viannay avait été nommé commandant
des F.F.I. en mars 1944. Quelques-uns de ceux qui furent arrêtés
parvinrent à s'échapper, ainsi Geneviève Monod
et Pierre Héger. Le nombre des membres du mouvement homologués
après la Libération est de 2.564. Le 8 août 1944
paraissait au grand jour à Rennes, dans la Bretagne libérée,
le quotidien du soir du M.L.N. Défense de la France qui dura
jusqu'au 15 septembre. Le 22 août , pendant la libération
de Paris, le premier numéro de l'édition nationale sortait
des presses du 100 rue Réaumur qui, quelques jours avant, avaient
imprimé la Pariser Zeitung (avant la guerre elles imprimaient
L'Intransigeant). Trois mois plus tard Défense de la France
devenait France-Soir sous la direction d'Aris Blank et Pierre Lazareff.
Sortie de la clandestinité, la presse nouvelle allait connaître
d'autres problèmes qui déchirèrent les mouvements
où elle était née. Mais ceci est une autre histoire.
Jean-William LAPIERRE
Conférence. Octobre 2001
|