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Par
André Kaugier,
secrétaire de mairie
de 1938 à 1947
Discours
de Joseph Brocard, président du Comité de Libération,
prononcé en 1945
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quoi |
"Une
contribution à l'histoire du peuple des montagnes des Alpes-Maritimes,
et, par la participation de proscrits étrangers venus de terres
lointaines, un témoignage d'espoir en l'humanité entière".
Le
maquis d'Ongrand
Dans
les premiers mois de 1944, les contacts établis par les résistants
de Peille, sous l'impulsion de Joseph Géribaldi, permirent
l'implantation dans une montagne boisée et rude, au lieu-dit
Ongrand, d'un maquis d'étrangers (M.O.I.) que de jeunes Français
rallièrent au sein des Francs-Tireurs et Partisans.
Des polonais, des Italiens, des Français se côtoyaient
et allaient subir le même sort pendant de nombreux mois.
Si, restés dans le village, nous ne partagions pas leurs souffrances,
leur lutte était la nôtre et leurs espérances
aussi, et au fil des jours, notre soutien leur était acquis.
Le peu de ressources vivrières de notre commune, les difficultés
et les tracasseries de toutes sortes auxquelles étaient astreints
nos braves paysans, ne les empêchaient pas d'assurer aux maquisards
un ravitaillement minimum.
Ces maquisards trouvèrent auprès de notre population
un précieux et louables concours. Les services de la mairie
fournissaient mensuellement en cachette les tickets de pain, viande,
matières grasses, etc... ce qui aida grandement à aplanir
certaines difficultés.
Ces difficultés étaient grandes et souvent embarrassantes
; un exemple parmi tant d'autres nous le révèle : la
camionnette officielle transportant les oeufs et les lapins prélevés
par imposition chez nos paysans devait être attaquée
par les maquisards et délestée de son chargement. Nous
déconseillâmes cette opération par crainte des
représailles qui pouvaient s'abattre sur les habitants et en
particulier sur les résistants et les gens soupçonnés
de sympathie pour eux. Une organisation clandestine du Parti Communiste
existait depuis des années dans la commune.
C'était la prudence même, d'autant plus que d'autres
actions se préparaient contre l'occupant.
Au cours de longues années d'activité clandestine, nous
avions déjà eu un avant-goût des perquisitions
: l'instituteur du village, Jean-Marie Miniconi, pour avoir refusé
d'adhérer à la "Légion" pétainiste,
avait été en 1941 soumis à la pression directe
de Joseph Darnand et de son adjoint Gallet, venus sur place. Dénoncé
par un personnage ignoble, il subit en 1942 interrogatoire et perquisition,
fut menacé de révocation, et finalement déplacé.
Nous étions visés. Pourtant, malgré cette longue
période sombre et pénible notre foi dans l'avenir était
sereine et inébranlable : elle s'affermissait chaque jour.
[haut de page]
Enfin
des armes
Nos maquisards
étaient démunis d'armes, les premiers parachutages d'armes
et de matériel sur le plateau de Segra allaient nous apporter
une certitude de plus, de participer nous-même à la libération
de la France. Et notre joie fut grande quand nous parvint de Radio-Londres
le message que nous attendions, annonçant un premier parachutage.
C'est Joseph Géribaldi qui parle :
"Le terrain est situé dans la commune de Peille au lieu
dit du "col de Segra". C'est un beau terrain, protégé
par un petit mont et par de arbres. Il est assez éloigné
du village et se trouve à la vue de Sospel, de St-Jean et de
Castillon".
"Le premier message que nous avons reçu de la radio de
Londres, les 28, 29, et 30 mars 1944 était "les sapins
sont des beaux arbres".
"Nous nommes montés sur les lieux, en vain, huit nuits
de suite par un froid de loup, la neige et souvent la pluie. Du village
au lieu-dit il faut 2 heures à condition d'être un bon
marcheur. Nous prenions des sentiers sous bois afin d'éviter
les Allemands qui se trouvaient au col des Banquettes. Les hommes
étaient fatigués et, le matin, il fallait rentrer au
village et aller travailler."
"Au mois d'avril, entre le 10 et le 15, un nouveau message nous
est parvenu. Nous arrivons sur les lieux vers 22 heures, il fait froid.
Les hommes se reposent et 2 hommes montent la garde. Vers 1 heure
nous entendons un ronronnement d'avion. Nous sommes en position sur
le terrain, et à 1h25 l'avion largue ses parachutes, tout se
passe normalement et nous commençons à ouvrir les containers.
Les hommes sont contents, nous trouvons revolvers et mitraillettes,
qui nous permettent d'organiser immédiatement la défense
de notre terrain. Nous trouvons aussi quelques friandises. Après
avoir rassemblé le matériel, nous cassons la croûte,
c'est 5 heures. Je commence à faire transporter le matériel
au dépôt et j'envoie deux hommes en reconnaissance aux
environs, ils trouvent 2 parachutes qui ne s'étaient pas ouverts
et contenaient des mitraillettes inutilisables. Nous faisons des trous
et enterrons ce matériel tout en récupérant les
parachutes et le plastic. Après une journée de dur labeur
les hommes rentrent dans leurs foyers très satisfaits de leur
travail. Tout va bien".
"L'équipe monte au terrain de parachutage. Nous arrivons
vers 21h30, deux hommes montent la garde, deux autres se reposent.
Vers 1 heure l'avion est signalé, nous prenons position, allumons
les feux, et quelques minutes après; l'avion largue ses parachutes.
Beaucoup ne s'ouvrent pas, cela devient un danger pour nous car les
boches se trouvent sur un champ de tir légèrement plus
bas que le terrain. Je prends la décision d'aller chercher
du renfort au camp, et nous montons la garde tout autour du terrain
avec des armes automatiques. Nous rassemblons le matériel et
j'envoie des hommes en patrouille, ils trouvent trois parachutes non
ouverts, l'un contient des cigarettes et divers produits alimentaires,
un autre des fusils et le troisième des mitraillettes inutilisables.
Nous enterrons les containers. L'un de ceux-ci était tombé
près d'une route proche des Allemands, nous l'enlevons avec
mille précautions. Malgré cela, tout se passe bien.
Le moral est bon.
"Je n'ai jamais oublié ces longues marches à travers
les chemins escarpés, ces feux de repère dans la nuit
noire parmi ces ombres mobiles, où l'éclairage surprenait
parfois des mines rayonnantes de joie."
Les Résistants de Peille ne prenaient pas seulement une part
active à ces parachutages, mais aussi dans le transport et
le camouflage des armes. Ce n'était pas une sinécure
car le danger encouru était grand. Madame Louise Asso, Peilloise
de 60 ans, fit preuve dans cette tâche, d'une grande vaillance.
Transporté à dos d'âne dans une vieille masure,
dans une maisons de campagne, ce matériel était abrité
temporairement en attendant son acheminement vers notre village et
vers Nice.
Il faudrait narrer les péripéties parfois burelesques
survenues durant ces transports. Par exemple, cette ambulance aux
couleurs chatoyantes rouge et blanche, nantie de son fanion de la
Croix-Rouge, de son avertisseur d'urgence et de ses hommes en blanc,
laissant supposer le transport d'un blessé ou d'un malade grave,
franchissant sans grandes difficultés les barrages allemands
dressés sur les routes. Les Occupants, tenant compte dans une
certaine mesure de quelques principes humanitaires, laissaient filer
ce "transport urgent". Eh bien son chargement, en fait de
malade c'était des armes !
Une ambulance des pompiers également fut utilisée. A
l'intérieur un hommes ligoté sur un brancard gesticulait,
imitant un fou furieux alors qu'en réalité il avait
l'esprit bien lucide et en éveil.
D'autres armes et munitions arrivaient encore à leurs destinataires
enfouis au fond de camions chargés de bois.
En fin de compte tout se déroula sans incidents notables. Notre
camarade Géribaldi (Capitaine Henri) dans la Résistance),
par ses contacts étroits avec des personnalités influentes
des mouvements de Résistance, ses relations directes avec les
agents britanniques, le parti communiste, le Front National, toujours
sur la brêche, nuit et jour, mena à bien cette entreprise
de grande envergure.
Nous sortions de ces opérations avec un sentiment où
se mêlaient un peu de fierté et beaucoup d'espérance.
Nous nous sentions moins seuls et plus hardis, nous possédions
des armes et des munitions. Celles-ci déposées dans
des lieux sûrs étaient l'objet de nos soins les plus
attentifs, telles des reliques. Car nous ne doutions pas de leur utilisation
quasi certaine, mais quand ? [haut de page]
Le
poids des occupants
Il est vrai que
des mois auparavant des événements subits et imprévisibles
s'étaient produits : la débâcle des troupes italiennes
fuyant "i tedeschi" et abandonnant ça et là,
sur le chemin de la Turbie au col de Braus, équipements, armes,
etc... dans une pagaille indescriptible.
Comme à quelque chose malheur est bon, les revers des uns faisant
le bonheur des autres, notre organisation et les habitants, en l'occurrence,
bénéficièrent de cette manne inopinée.
Malheureusement, le départ des troupes italiennes accéléra
la mise en place dans différents points stratégiques
du territoire de la commune (fort, golf du Mont Agel, téléphérique,
etc...) des détachements de troupes allemandes.
Nous eûmes alors la désagréables surprise de les
voir et d'entendre les pas saccadés des patrouilles marteler
le sol des rues de notre village.
Dans la population ce n'était que rancoeur. Résignation
apparente certes, mais tout le coeur de la population, bouillonnant
de colère, battait à l'unisson, dans l'espoir d'une
totale et proche libération. Dans cette colère, nous
sentions que la cause que nous défendions était la sienne
et que sa confiance nous était acquise. Il faut noter qu'à
cette époque la population de Peille était augmentée
de sinistrés venus de Cannes, Nice, Beausoleil, etc...
Durant les jours et les mois qui suivirent, le vent de la défaite
soufflait un peu partout dans le monde pour l'Occupant. Mais à
rebours il apportait aussi une vague accentuée de répressions
envers ceux qu'on appelait communément "les terroristes".
Nous connûmes alors quelques inquiétudes. L'existence
du maquis l'Ongrand était connue des Allemands, ainsi que les
noms des responsables et des personnes soupçonnées d'être
"communistes". Nous eûmes la certitude de cela, quand
nous parvient par des voies détournées la liste présumée
valable que détenait la Gestapo.
Nous n'étions pas réellement traqués mais nous
ne trouvions une liberté toute relative que le soir venu, quand
nous quittions le village munis d'une couverture pour rejoindre une
vieille masure ou un bosquet en pleine nature nous abritant de la
rosée du matin. Combien d'autres se succédèrent
ainsi, sans certitude du lendemain quand nous rejoignions nos occupations
laissées la veille.[haut de page]
Une
aube nouvelle, 15 août 1944
Coïncidant
avec la date de la fête patronale du village, enfin une aube
nouvelle se leva. Tonitruante au loin, amplifiée par l'écho
de la montagne où se perche notre village, c'était celle
du 15 août 1944.
Le bruit d'un bombardement intense et continu au loin vers l'Ouest
laissait supposer une opération de débarquement allié.
En effet, c'était le débarquement du Dramont.
Ce qui décida notre conduite ce fut un incident fortuit : une
affiche apposée par la Kommandantur l'après-midi. Par
ailleurs des échos nous parvenaient : perquisitions arrestations
étaient opérées, des hommes fusillés,
comme cela se produisit le jour même à l'Ariane.
Nous avons dit : "Nous ne pouvons rester passifs, nous ne pouvons
plus attendre".
Ce qui précède, lié à cette puissante
force qui s'annonçait, donna le départ de notre action
armée.
Ce fut donc l'après-midi du 15 août.
Au grand étonnement des habitants et des estivants nombreux
à cette époque, armes et munitions entreposées
dans le village, furent sorties de leurs sombres cachettes.
Cette opération instinctive à nos yeux, s'avéra
grave de conséquences dans les heures qui suivirent : nous
avions jeté le masque au vu de tout le monde.
Mais la réaction de la population dut celle que nous attendions.
Dans un bel élan elle se joignit à nous. Elle fit siennes
nos décisions spontanées, et nos responsabilités
ainsi partagées furent pour nous un fardeau moins lourd à
porter.
Ce qui va suivre est la fresque d'une entreprise audacieuse qui comporta
beaucoup de risques. C'est la lutte ouverte contre l'occupant mais
c'est aussi la lutte du pot de terre et du pot de fer.
Avec le recul du temps nous avons mesuré les lourdes conséquences
que cela aurait pu avoir, mais nous n'épiloguerons pas là-dessus,
d'autres l'ont fait pour nous.
Ce qui, à nos yeux, fut magnifique et mérite qu'on s'y
attarde, ce fut le sens patriotique qui anima un tel mouvement. Ce
fut presque une épopée, ce fut un village entier voulant
apporter sa contribution à cette cause que nous défendions
et qu'il avait fait sienne, la libération de la France.
Nos efforts étaient récompensés et nous en sommes
fiers, car dans ce département des Alpes-Maritimes nous fûmes
à Peille, la première commune à notre connaissance
à attaquer en bloc l'ennemi de front.
Au matin du 16 août, emportés par notre enthousiasme
depuis la veille, nous vivions comme dans un rêve.
Mais la réalité était là et l'heure des
responsabilités aussi.
Des enfants, des femmes, des vieillards, toutes une population anxieuse
de la tournure que prenaient les événements, s'inquiétait
à juste titre.
Pendant ce temps tous les hommes valides s'employaient de leur mieux
la tache qui leur était confiée : sauvegarder la sécurité
des habitants. Cela demandait toute une organisation et les aptitudes
propres à chacun allaient être mises à l'épreuve.
[haut de page]
Notre
premier mort
D'abord
se formèrent des groupes de combat, et des instructeurs furent
désignés pour enseigner le fonctionnement des armes
étrangères, fusils et mitraillettes, et le maniement
des grenades.
C'est au cours d'une de ces séances d'instruction que se produisit
un terrible accident.
Dans un des groupes se trouvait le jeune Jean Miol, 25 ans, qui avec
ses camarades, suivait les instructions au quartier Castellet.
Le 16 août, un de ses camarades maniaient une arme dans laquelle
se trouvait une cartouche, un coup partit et atteignit Miol à
l'abdomen. Transporté d'urgence à l'hôpital de
Monaco, il y succomba le 20 août.
Ce jeune et ardent patriote, mort au champ d'honneur, appartenait
à la "Milice Patriotique" depuis sa formation et
au parti communiste depuis 1936. Il était très estimé
de la population par ses camarades et les responsables locaux de la
Résistance. Il s'était fait particulièrement
remarquer par sa bravoure et son dévouement qui se sont manifestés
durant ces quatre années d'oppression et sa conduite avait
été exemplaire.
Nous perdions ainsi l'un des meilleurs d'entre nous. Il avait toute
notre estime et toute notre confiance. La population de Peille en
fut bouleversée.[haut de page]
L'insurrection
s'organise
Mais notre tâche
devait se poursuivre. Voici comme fut organisée la défense
de Peille:
- Le commandement militaire est assuré par Pellegrin, l'instituteur
du village.
- Le commandement civil et de police est assuré par "Henri"
(Joseph Géribaldi).
- Arthur, François et Yves du camp d'Ongrand sont adjoints
au chef des opérations.
- Tous les hommes valides sont mobilisés et les groupes de
combat sont formés.
- Les groupes reçoivent des missions et des emplacements précis.
Les chefs de groupe sont choisis parmi des combattants capables, soit
au camp, soit dans les Milices patriotiques de Peille. Au total, il
fut formé six groupes de combat. Des équipes étaient
spécialement chargées de pourvoir au ravitaillement
et divers services furent mis en place, souvent occupés par
des femmes volontaires, notamment un service de santé dirigé
par un docteur polonais juif, réfugié dans une maison
des alentours.
Environ 130 hommes, formaient l'effectif engagé à Peille.
Le front à défendre s'étendait du col des Banquettes
au Col St-Pancrace, distants l'un de l'autre de 10 km environ, face
aux troupes allemandes installées sur la côte (Menton)
et au Fort du Mont Agel.
Les points principalement gardés avec armes collectives (mitrailleuses
ou fusils-mitrailleurs) étaient les suivants : col St-Pancrace,
Castellet, col des Banquettes, la GRave, col de la Madone, entrée
de Peille à la jonction des routes du Col des Banquettes et
de la Grave.
Deux mitrailleuses Breda, trois fusils-mitrailleurs, furent mis en
batterie. Tous les hommes étaient armés de mitraillettes
ou de pistolets. Tous avaient reçu une ou deux grenades.
Au poste de commandement, sis dans la maison Armati, dirigeants et
responsables s'affairaient. Les décisions ne pouvaient souffrir
aucun retard et chacun devait obtempérer à leurs ordres.
Nous étions en possession de bons de réquisitions émanant
des F.F.I. et l'administration locale devait se soumettre aux décisions
de cette nouvelle autorité. La poste fut occupée.
Il fallait faire face aux exigences que cette nouvelle situation créait,
car nous étions isolés du reste du département,
et pour combien de temps ? Il était difficile de répondre
à cette question.
Parmi nos préoccupations il y avait le ravitaillement, le fonctionnement
de l'Hospice, les soins aux blessés et l'évacuation
du village qu'il fallait bien réaliser.
L'énoncé de ces problèmes qu'il fallait bien
résoudre donne une idée de leur importance. D'autre
part, des combats étaient prévisibles car à la
suite de notre action les troupes allemandes allaient certainement
réagir.
Les pensionnaires de l'Hospice, heureusement peu nombreux, furent
mis à l'abri dans le central téléphonique souterrain
sis à proximité.
Ces mesures de protection, pour pénibles qu'elles fussent étaient
indispensables par suite du danger croissant encouru.
Nos escarmouches ne pouvaient laisser l'ennemi insensibles, c'était
certain, car nous le provoquions. [haut de page]
Le
coup de main sur le téléphérique
Voyons un des faits
d'armes les plus audacieux et des plus spectaculaires réalisé
par un de nos groupes, composé seulement de 5 hommes, l'attaque
du poste du téléphérique au quartier des Lacs,
desservant le Fort du Mont Agel.
Le but de ce coup de main était de
- saboter le téléphérique
- faire prisonniers les hommes de garde
- s'emparer des stocks de vivre et de matériel
- déclencher le mouvement de rébellion du fort.
Ce mouvement devait se produire le jour même, en effet, le Fort
du Mont Agel était occupé en grande partie par des soldats
polonais avec lesquels une liaison avait été établie
par l'intermédiaire de deux agents féminins.
La rébellion avait été préparée
et le fort devrait être livré le jour même. D'ailleurs
huit déserteurs polonais étaient venus servir volontairement
au camp.
Le 16 août donc, quatre patriotes de Peille sous la direction
du gendarme Muntzer de la Turbie, maquisard, et le chauffeur de Peille
qui mit son camion à notre disposition, armés de fusils
et grenades, arrivent au poste en camion. Le gendarme Muntzer, dit
François, qui parle le Polonais accoste les hommes de garde
(3 Polonais) qui se laissent désarmer sans difficultés.
Immédiatement le ravitaillement, les armes et le matériel
d'habillement sont chargés sur le camion.
Alors que l'opération se termine un camion de soldats allemands
venant de la Turbie, arrive à l'improviste et fait échouer
l'opération. Les Polonais hésitent et ne bougent pas,
nos hommes ouvrent le feu sur les Allemands désorientés,
permettant au chauffeur de faire démarrer son camion et tous
réussissent à s'embarquer.
Les Allemands tirent à leur tour, mais le camion est déjà
loin. Ils n'atteignent ni les hommes ni les camion dans ses parties
vitales. Nos hommes ont mis hors de combat trois Allemands.
Le 16 août, vers 23 heures, le fort du Mont Agel ouvre le feu
sur Peille, il bombarde le village et les crêtes environnantes.
Devant la continuité du bombardement, les chefs responsables
de Peille font évacuer la population civile du village, qui
trouve abri, dans la nuit, dans les maisons des campagnes environnantes.
Cette journée du 16 août, alourdie par la mort d'un des
nôtres s'achevait et nous allions entrer dans la période
la plus dure de l'épreuve.
Nous y étions résolus. [haut de page]
Les
combats du col de St-Pancrace au col des Banquettes
Dès lors,
les Allemands vont essayer pendant 4 jours les 17, 18, 19 et 20 août,
de rentrer à Peille, avec des effectifs toujours plus importants.
Les responsables du village décident de s'y opposer et demandent
le concours du maquis d'Ongrand. Le chef de camp Albert accepte aussitôt
les effectifs et les cadres demandés. La résistance
se renforce immédiatement.
Le 17 août, le maquis d'Ongrand, auquel s'était joint
la brigade de gendarmerie de Sospel avec son commandant, l'Adjudant
Bertrem, quitta ses campements pour venir nous rejoindre. Nous nous
sentîmes alors plus épaulés, le coeur à
l'unisson, tous engagés dans cette armée sans uniforme
avec un seul but : frapper fort vers l'ennemi chancelant.
D'autres encore vinrent se joindre à nous, des estivants, des
éléments extérieurs ayant eu vent de notre entreprise,
toute une population apportant son concours.
La jeunesse des uns mêlée à l'expérience
des autres donnait un bloc uni au sein d'une organisation qui ne manquait
pas de défauts, mais comment aurait-il pu en être autrement
?
La mise en place des postes de guet et de combat avait été
menée à bien , et nuit et jour ceux-ci accomplissait
leur mission.
Dans l'après-midi du 17 août, une patrouille allemande
se dirigeant sur notre village fît son apparition au col St-Pancrace.
Elle eut l'insigne honneur de recevoir les rafales de nos fusils-mitrailleurs
postés à la Tour et au Castelet. Elle ne dut son salut
qu'au tunnel se trouvant tout proche.
Ces faits montraient clairement que cette lutte allait s'amplifier
et avec elles nos responsabilités et nos besoins.
Nous avions notamment besoin de lait pour les enfants et les vieillards
de l'hospice. Heureusement, quelques fermiers nous le fournir. Un
de nos hommes était chargé de faire le ramassement chaque
matin.[haut de page]
Le
bombardement et l'évacuation
Or, un jour, il
advint à ce dernier un aventure grave.
Arrivé au quartier Lacs au moment où il venait prendre
livraison de lait, il fut interpellé par les Allemands et conduit
à la Kommandantur de Menton. Interrogé, pressé
de questions, il était relâché le lendemain à
la Turbie, porteur d'une injonction allemande qu'il devait nous transmettre
et qui peut se résumer ainsi : le 19 août dans la matinée
des troupes allemandes tenteraient de rentrer dans Peille, et si un
soldat allemand était tué, le village serait bombardé
et détruit.
C'était grave et très important, mais le porteur du
message pris de frayeur après l'interrogatoire subi et au vu
des événements qui se déroulaient, perdit son
sang froid et ne nous transmit pas cette sommation immédiatement.
Il ne nous la fit remettre que le lendemain après-midi par
une autre personne. Nous n'avions pas juger sur le champ de la gravité
de la situation et n'avions pu délibérer sur les décisions
à prendre.
Il était trop tard et les événements qui suivirent
le prouvèrent.
Effectivement, selon le plan prévu par la Kommandantur, le
19 août, une quarantaine d'Allemands se présentèrent
en formation de tirailleurs au quartier St-Pancrace.
Notre poste de garde braqua ses fusils-mitrailleurs et, par un feu
nourri auquel répondait celui de l'ennemi obligea ce dernier
à rebrousser chemin en emportant les blessés.
Cette action avait réconforté nos valeureux combattants
mais les Allemands tinrent leurs promesses et conformément
à la décision qu'ils nous avaient fait transmettre,
une demi-heure plus tard, ils aspergeaient de quelques obus notre
village, depuis le fort du Mont Agel.
Un de ces obus éclaté à 5 ou 6 mètres
du poste de commandement transféré aussitôt salle
du Foyer Rural. Une femme fut blessée dans sa maison, Madame
Ferrari.
A la suite de ce bombardement, les quelques personnes qui ne s'étaient
pas repliées malgré nos ordres, durent le faire.
Cette décision fut une blessure morale qui nous atteignit en
plein coeur, mais la sécurité l'exigeait, il fallait
s'y soumettre.
C'était la pleine nuit, l'extinction des feux, l'obscurité
complète et au travers de celle-ci dans les rues et ruelles,
se profilaient ça et là, ces silhouettes humaines tenant
en leur main soit un bougie ou une vieille lanterne à huile,
dont la lueur rappelle celle des lucioles. Quelques effets emballés
à la hâte venaient encore apporter leur gêne aux
déplacements : vieillards, femmes, enfants, bébés,
ainsi que tout le bétail, ânes, chèvres, étaient
dans la rue.
Comment décrire, toute cette agitation en pleine nuit, cette
peur, ces scènes remplies de lamentations, sans en être
vraiment secoués. Ce furent des moments tragiques que nous
avons beaucoup de peine à rappeler.
Disons encore que les maisons de campagne qu'ils devaient rejoindre
sont dispersées et éloignées, parfois une heure
de marche et plus.
La nuit se termina ainsi par l'évacuation complète du
village. Seuls demeurèrent le commandement et les hommes qui
assuraient une tâche importante.
Nous étions entrés en pleine fournaise mais nos hommes
accomplirent leur mission et fidèles à leur poste de
combat, il ne perdirent pas leur sang froid. [haut
de page]
L'attaque
allemande
Le 20 août,
nous apprenions que le col des Banquettes tenu par les maquisards
d'Ongrand était attaqué en force. Cette offensive semblait
se conjuguer avec celle qui se dessinait vers St-Pancrace et nous
craignions que l'ennemi ne débouche également au col
de la Madone. Une menace d'encerclement se précisait.
Le poste des Banquettes que commandait le chef de camp Albert fut
donc attaqué le premier vers 5 heures du matin. Il ouvrit le
feu sur les Allemands mais, malheureusement, la mitrailleuse s'enraya
ce qui permit à l'ennemi de réduire momentanément
notre résistance.
Un de nos hommes, le gendarme Henri Drevon et un autre combattant
furent blessés.
Vu l'étendue du front, aucun groupe ne put secourir le poste
en difficulté, mais le chef de camp Albert, qui dirigeait la
défense de cette position, continu avec un sang froid admirable
à conduire le repli de ses hommes et fît demander du
renfort à Peille.
Secondé par le capitaine italien Gino qui faisait partie du
camp, il empêcha les Allemands de forcer la route conduisant
à Peille. Vers 12 heures un renfort de six hommes arrivèrent
et une nouvelle position de résistance fut constituée.
Il faut signaler que l'ordre de repli n'était pas parvenu à
ce groupe qui a continué à occuper son poste toute la
nuit et une partie de la matinée du 21 août. Cela montre
quelle était leur ténacité et leur volonté
de tenir jusqu'au bout. Dans la matinée du 21 août, le
chef de camp Albert découvrit le corps du gendarme Devron,
horriblement blessé.
Le 20 août également à 12h30, le poste de St-Pancrace
avait été attaqué en force. Ce n'est qu'après
avoir épuisé ses munitions et causé des pertes
aux assaillants et devant la supériorité numérique
de l'ennemi qui disposait d'ailleurs d'engins blindés, que
ce poste commandé par le gendarme Yves fut obligé de
se retirer sur Peille.
Il faut signaler que, secondant notre action, les responsables de
la vallée du Paillon, nombreux mais mal armés, se sont
défendus avec acharnement, ils ont dû se replier sur
Peillon, "Henri", ayant établi la liaison avec eux,
a fait préparer la pose des mines pour faire sauter le pont
du Beausset, dans le but d'éviter une irruption d'engins blindés
de ce côté. [haut de page]
Le
repli
A 13 heures, l'infiltration
de nombreux groupes d'Allemands se poursuivit en direction de Peille.
Le bombardement de nos positions et du village par le fort du Mont
Agel se poursuit et s'intensifie. Il devint clair pour le Commandement
que la lutte était disproportionnée et qu'il serai vain
de sacrifier des hommes.
Le repli fut donc ordonné à 15 heures. Il devait se
faire en direction du camp des maquisards mais celui-ci ayant été
repéré et bombardé par le Mont Agel, il fut décidé
d'un commun accord de continuer le repli, par la montagne, en direction
de Peira-Cava. Des éléments s'étant égarés,
le regroupement total n'a pu être réalisé que
les jours suivants.
Nous derniers hommes étaient ainsi partis après avoir
chargé sur une camionnette matériel et documents du
poste de commandement. Ils se dirigeaient vers la route du col des
Banquettes quand une fusillade provenant du col de St-Pancrace les
surprit et c'est au cour de celle-ci qu'un de nos principaux responsables,
François Ricuort, fur grièvement blessé à
la cuisse par une balle.
Nous avions quitté le village, notre téméraire
aventure allait prendre fin. Elle avait duré 5 jours.
Les Allemands pénétrèrent donc dans la localité,
sans avoir rencontré aucun résistance. Nos hommes n'avaient
pas eu la possibilité de faire sauter les tunnels qui avaient
été minés.
Il ne restait plus personne à Peille hormis les pensionnaires
de l'Hospice et le personnel religieux qui occupaient toujours le
souterrain.
L'ennemi faisait la conquête d'un village vide et sans âme,
mais devant la mairie ils furent surpris d'apercevoir des civils :
c'étaient nos amis de la Grave de Peille, venus nous rejoindre
et leur étonnement fut grand quand ils virent apparaître
les Allemands, car ils ignoraient notre repli et les positions de
l'ennemi.
Un jet de grenades les dispersa et ils durent se retirer.
Le lendemain encore, sur le versant nord de la forêt du Castellet,
quelques uns de nos hommes en armes voulant se rendre compte de ce
qui se passait au village, circulaient à travers bois, quand
soudain ils aperçurent une patrouille allemande longeant la
route, ils firent feu sans hésitation. Les Allemands se dispersèrent
aussitôt, mais leur réaction fut vive et une grenade
lancée en direction de nos camarades atteignit le gendarme
Yves, qui fut grièvement blessé à la tête.
Depuis ce jours, les armes se turent à Peille, mais d'autres
plus puissantes harcelaient l'ennemi, car l'avance alliée se
poursuivait. Malgré cela nous n'étions pas au bout de
nos peines. [haut de page]
Pas
de reddition
Tout le monde,
dispersé dans la campagne, habitants, estivants et maquisards,
solidaires les uns des autres, partageaient le même sort de
cette rude épreuve.
Hébergement et ravitaillement, amertume et grincement de dents,
c'était la situation navrante à laquelle nous avions
été acculés.
Le canon tonnait toujours au loin, les explosions aussi, mais peu
à peu elles se rapprochaient et nous aurions voulu y apporter
davantage encore notre modeste contribution afin de hâter la
délivrance tant attendue.
Alors, dans un dernier sursaut, nous fîmes sauter le pont du
Beausset sis sur la commune de Peillon. Une estafette dépêchée
sur les lieux auprès de nos camarades de la GRave remit l'ordre
d'exécution et le pont sauta aussitôt, coupant ainsi
la route du Pont de Peille à l'Escarène.
Ces longues journées que nous avions vécues, si elles
avaient émoussé notre ardeur combative, n'avaient pas
entamé notre force morale et nous n'étions pas disposés
à faire preuve de soumission à l'ennemi.
Non loin du village, nous eûmes à cette période
une entrevue avec les autorités locales encore officiellement
en place. Celles-ci à la suite d'un contact qu'elles avaient
eu avec la Kommandantur nous transmirent les ordres suivants : "rendre
immédiatement les armes que nous détenions, faute de
quoi notre village en subirait les conséquences".
Cette sommation, pour brutale qu'elle fut, car nous connaissions les
méthodes de l'ennemi, n'eut pas de prise et ne nous intimida
pas les armes ne seraient pas rendues, et elles ne le furent pas.[haut
de page]
Les
derniers combats au col de Braus et à la Turbie
Cependant, les
maquisards d'Ongrand unis aux combattants de Peille s'étaient
basés à Peira-Cava, sous la direction de Joseph Geribaldi
(Capitaine Henri). Du 21 au 24 août, des patrouilles de reconnaissance
furent envoyées sur le col de Braus, et permirent de se rendre
compte que des contingents de troupes allemandes sur véhicules
se repliaient chaque soir sur Sospel. Il fut décidé
qu'une action militaire aurait lieu contre ces troupes.
L'action dut conduite par le capitaine italien Gino, à la tête
de vingt hommes.
La position d'embuscade fut prise le 25 août, à 4 heures.
Vers 5 heures, une colonne d'une dizaine de camions fut prise à
partie dans de bonnes conditions de surprise et de concentration des
feux. Des pertes importantes furent infligées à l'ennemi.
Les combattants rejoignirent le camp de Peira-Cava dans la nuit suivante
: ils avaient supporté vaillamment la fatigue et la faim.
Le 26 août, une patrouille signala une concentration d'ennemis
au Col de Braus et le départ d'un contingent en direction de
Peira-Cava. Henri fit sauter un pont et établir une barricade,
mais les Allemands ne se présentèrent pas.
Après quelques jours passés à Peira-Cava et Lucéram,
où Henri réorganisa les Milices Patriotiques locales
pour qu'elles assurent elles-mêmes la sécurité,
il fut décidé de transporter le camp F.T.P.-M.O.I. près
de la Turbie. En effet, les troupes allemandes, chassées de
Nice par l'insurrection du 28 août, se repliaient sur les Corniches.
Les maquisards traversèrent Peille et vinrent s'installer sur
la commune de la Turbie le 30 août. Le gendarme Muntzer connaissait
parfaitement les lieux : des coups de main furent exécutés
sur les postes ennemis. Des groupes de combat commandés par
Arthur, Albert, Muntzer, Gino, encerclèrent plusieurs de ces
postes qu'ils réduisirent à la grenade. Ils s'emparèrent
d'armes automatiques et une dizaine d'Allemands furent tués.
Le 1er septembre, un officier américain vint en jeep en reconnaissance
sur les lieux, et le 2 septembre, la population et les maquisards
eurent la joie de voir arriver les premiers éléments
de l'armée américaine.
En évoquant ces souvenirs, notre pensée du début
à la fin a toujours éré obsédée
par les moments difficiles que nous avons traversés bien sût,
mais surtout par la perte de nos camarades : Jean Miol, âge
de 25 ans, Henri Drevon, 25 ans également, dont les noms sont
gravés sur le monument aux morts de notre village, et le maquisard
Marcel.
La joie que nous escomptions partager tous ensemble à la Libération
a été de ce fait ternie.
Mais, dans notre douleur, nous avons eu la consolation d'avoir, aux
côtés de notre vaillants combattants du maquis d'Ongrand,
apporté dans la grande chaîne de la Résistance
française, non pas une participation majeures certes, mais
tout au moins la preuve d'une volonté effective de nous joindre
à elle et d'y ajouter notre maillon.
Telle est notre fierté de patriotes et de combattants de la
liberté et de la dignité de l'hommes ; telle est notre
conclusion.
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