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TROIS MOIS DE COMBATS DES MAQUISARDS DU HAUT-PAYS (JUIN JUILLET AOÜT44)

La liberté descend des montagnes

 

 

 

Témoignages :

Jean et Angèle CASIMIRI
Lucien FOURNIER
René GRAILLE
Jacques LECUYER
Robert PELLICA
Laurent PASQUI
Norbert JAMME
Eva LIPPMANN
Raymond BABY
Antoine FERLA

Bibliographie :

Méfiez-vous du toreador, de
Jacques Lécuyer (Sapin),
édition AGPM
Les Alpes-Maritimes de 1939-1945, de Jean-Louis Panicacci, éditions Serre
La résistance azuréenne, contribution de Joseph Girard, édition Serre
De l'armistice à la Libération
dans les Alpes de Haute-Provence
, de Jean Garcin
La coupure, de Albert Toche, collection El Baze, Nice
Une semaine avec la Résistance de Haute Provence
de Adrien Roux

 

 


  Notes de lecture :

(1)
Après la dissolution de l'armée d'Armistice, en novembre 1942, le capitaine Lécuyer, instructeur à l'école militaire d'Aix en Provence, avait envoyé au printemps 1943 un certain nombre de ses sous-officiers se cacher dans la campagne corrézienne, où des officiers résistants avaient caché des armes, notamment un char d'assaut. Les sous-officiers revinrent en Provence fin 1943 et entrèrent au maquis O.R.A. des Basses-Alpes.. Retour au texte

(2)
Un mois auparavant, au début de mai, des contacts s'étaient établis entre les maquis O.R.A. de Barcelonnette et les Partisans italiens de la vallée de la Stura. Les "Accords de Saretto" avaient été signés entre le capitaine Lorrain (Jean Lippmann) et Duccio Galimberti, chef régional des Partisans, pour une aide réciproque en cas de nécessité, et un échange d'armes. Une mitrailleuse italienne avait été donnée aux Français.
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(3)
Le 17 juin, les Allemands fusillent cinq résistants dans la cour du collège de Barcelonnette
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(4)
Le jeune officier F.T.P. était Henri Hutinet, issu de l'Ecole militaire d'Aix en Provence . Son compagnon était Laurent Dol, des Angles (Alpes de Haute-Provence)
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(5)
Jean Casimiri ne sait pas, à cette date, que son père Nonce Casimiri a été fusillé par les nazis le 11 juin à Saint-Julien du Verdon.
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(6)

Lucien Fournier, 3° détachement de la 2° comapgnie F.T.P., puis de la 5° et de la 13 °. Matricule 62 335.
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(7)
S'y trouvent rassemblés, à la fin de juillet, Sapin, Lorrain (Jean Lippmann) et son fils Jacques, cinq autres officiers, trois aviateurs américains dont l'avio a été abattu près d'Antibes, un radio avec son équipement et une jeune infirmière Nicole.
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(8)
Adrien Roux confirme : Les camions allemands se sont arrêtés à Prads, et les soldats ont réquisitionné les mulets des habitants.
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(9)
Les rescapés, par la crête de l'Estrop, à 2 800m d'altitude, gagnèrent la vallée du Laverq, où se trouvait un maquis. Trois autres rescapés avaient pu prendre des directions différentes. Les deux Américains s'étaient rendus aux Allemands. Lorrain fut capturé, puis fusillé.
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(10)
Ont trouvé la mort, outre Jean Lippmann, René Ricci, Alain Guibert, Pierre Berland, Henri-Paul Frughier, Pascal Ruggero. Par ailleurs, Adrien Roux, secrétaire de mairie à la Favière à l'époque, dans ses mémoires intitulées "Sur les pentes des Troix Evéchés" raconte avoir vu dans la soirée un "maquisard" sur un camion allemand à Prads. Ce maquisard n'a donc pas été fusillé comme autres. S'agissait-il de Bob ?
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(11)
Pour plus de détail sur les tragédies des Eaux-Chaudes et de la Favières, le 30 juillet 1944, lire le livre de Jean Garcin "De l'armistice à la Libération dans les Alpes de Haute Provence".
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(12)
Le 3 aôut était parachitée près de Seyne les Alpes une "mission interalliée comprenant l'officer de cavalerie Sorentzen (Cahsuble), le capitaine Founier (Calice) et le major écossais Gunn (Bambuses).
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(13)
J'apprendrai son nom plus tard : Louis Fiori, qui avait déjà un passé de résistant.
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En mai 1944, le groupe "François", dépendant du général Giraud, à Alger, chargé de fournir, par parachutages, des armes aux maquis de l'O.R.A. en Provence, est démantelé à Puget-Théniers. Des résistants sont tués, d'autres arrêtés qui seront fusillés, d'autres envoyés en Allemagne. François (Gabriel Mazier) et quelques-uns de ses hommes échappent à la répression. Jean Casimiri (19 ans), dont le père a été livré à la Gestapo par les G.M.R. français, est parmi les rescapés. Il raconte la suite de ses combats, jusqu'à la Libération.

Jean CASIMIRI
Après quelques jours passés à Entrevaux chez les frères Pages, nous partons, Néné, Jo, René et moi-même, Jean, cachés sous une bâche à l'arrière d'une camionette. Arrêt chez Me Martin, notaire à Colmars, une nuit, puis montée à Cligon-bas, Cligon-haut, enfin cabane Girard. Là, nous faisons la connaissance de notre nouveau groupe : lieutenant Bertrand, René, Paul, Jean, Bordeau, Alex (le cuistot), Bernard (un militaire) et Marcel, puis nous quatre. Nos camarades viennent du maquis de Corrèze.[1]
Nous couchons dans une bergerie
, à même le fumier : ça tient chaud. Après quelques jours, changement de camp, vers Ratéry (Cabane vieille), puis retour deux jours après. Surprise, un avion s'est délesté de deux bombes pas très loin du campement. Nous incorporons deux aviateurs américains, Ben et Winston.
Pour le ravitaillement, nous descendons à cinq tous les trois jours, en soirée, pour être à Clignon-bas vers 19 heures. Là, M. Rancurel nous donne la marchandise rassemblée par M. Créten et amenée en camion, puis à 20 heures, départ pour quatre heures de montée, chargés mais heureux. [haut de page]

6 juin 1944 : Barcelonnette

Six juin 1944, le débarquement en Normandie : enfin le grand jour arrive ! Descente sur Colmars (nous arrêtons deux collabos). Départ en camion dans la soirée pour Barcelonnette, par le col d'Allos encore enneigé. Encerclement de l'hôtel du Sauze, où se trouvent une trentaine de Boches qui ont obstrué les fenêtres avec des matelas. Attaque au mortier. Les obus tombent sur la toiture, certains passent au travers et explosent à l'intérieur. J'entends des cris "Assassins !" Ils sont gonflés ! Le commandant Lorrain (Jean Lippmann) veut lancer une attaque, mais nous sommes trop à découvert. Quelques Allemands parviennent à s'enfuir, les autres se rendront par la suite, mais je ne serai plus là.
Nous sommes en effet retirés de ce combat et envoyés en renfort sur Jausiers et le Pas de Grégoire, ça va mal là-bas. Une colonne allemande, venue par le col de Vars, cherche, à travers les gorges, à réoccuper le bassin de Barcelonnette que le maquis a libéré le 6 juin. Nous sommes (mal) placés dans le lit de l'Ubaye, derrière des rochers. Sur la route en face, une colonne boche derrière des automitrailleuses. Ca démarre : tirs de mortiers, de mitrailleuses. Les pierres volent autour de nous, et il commence à y avoir des blessés. Je ne quitte pas mon camarade Bernard, tireur au F.M. J'ai confiance en lui, il a 27 ans.C'est un peu la débandade chez nous, et certains parlent déjà de se replier sur l'Italie. [2]
Lorsque le soir arrive, mon collègue Bernard et moi redescendons sur Barcelo, pour y prendre la route du col de la Cayolle. Bernard est un grand garçon maigre, flegmatique avec sa pipe à la bouche, son F.M. sur l'épaule. Nous trouvons un groupe des nôtres au pont de la Corbière. Il y a un petit accrochage, puis l'ordre est donné de repartir précipitamment ; sans doute les boches arrivent-ils en force à Barcelonnette [3]
F.M. sur l'épaule, nous atteignons le col de la Cayolle, puis, par la montagne, le Pas de Lausson, le lac d'Allos, nous rejoignons le col des Champs. En contrebas, en un lieu nommé Ratéry, se trouve le P.C. du commandant Sapin (Lécuyer). Je fais sa connaissance, et celle de son état-major. Nous montons la garde.

A partir du 6 juin où le débarquement de Normandie a été appris, des combats d'embuscade ont eu lieu au col de Toutes-Aures à Barrême, autour de Saint-André les Alpes, le 11 juin, les fusillades de Saint-Julien du Verdon. Les F.F.I. se sont repliés sur la haute vallée du Verdon.
[haut de page]

En embuscade

Enfin, nous redescendons dans la vallée du Verdon, à Beauvezer. Au lieu dit "la scierie Jaufret", entre Thorame et Beauvezer, la route a été barrée par les nôtres, en chicanes de troncs d'arbres et nous avons placé nos armes dans le vallon, à quelques mêtres en face.
Lorsque nous sommes au repos, nous allons à l'hôtel Vallombré, de Beauzever. Les F.T.P. sont à côté, à l'Alpes-Hôtel. Ils sont commandés par un officier impressionnant ; Jean-Louis, qui se démène sans arrêt.
Quelques jours après, le 5 juillet, je suis de garde au barrage lorsqu'une "traction" arrive en klaxonnant, portières ouvertes. Deux corps sont couchés en travers. La voiture s'arrête et nous voyons les corps de Jean-Louis, capitaine des F.T.P. et celui d'un gars plus jeune que je ne connais pas [4]. Les Boches les ont surpris à moto au col des Lecques, abattus et achevés à la baïonnette.
Ce soir-là, je n'ai pas le moral, couché à même le sol dans ce vallon à côté du barrage, avec mes collègues. Nous causons un peu avant de dormir, nous évoquons le retour peut-être proche, puis c'est le silence. Je regarde le ciel plein d'étoiles, et comme tous les soirs, je demande "Mon Dieu, faites que je revoie mon père".[5]
Pendant cette période, je participe à une éxécution et assiste à plusieurs autres par les F.T.P ; les corps sont enterrés dans le lit de la rivière. Certains disent : il vaut mieux exécuter un innocent que louper un coupable. Le 14 juillet est fêté à Beauvezer, et je revois le capitaine François, mais, étant de garde, je ne participe pas à la cérémonie.

Eva Lippmann, fille de Jean , chef du maquis du Lavercq, se déplaçait avec les maquisards.

Eva LIPPMANN
Au début de juillet, je suis au PC de Ratéry, où je monte la garde à mon tour. Dans la nuit du 5 au 6 juillet, par curiosité, je vais assister au parachutage, au col des Champs. C'est impressionnant. Nous avons un grand besoin d'armes, qui seront distribuées aux camarades des vallées du Verdon et du Haut-Var. Le 6 juillet, je me rends à Beauvezer assister aux obsèques du chef F.T.P. Jean-Louis Voray et de "André". Le 14 juillet, j'assister à Colmars à la cérémonie de la fête nationale. Il y a là Sapin, les autorités locales, les pompiers, les enfants des écoles. Mon frère Jacques, qui commande le secteur, prononce une allocution.

La réaction allemande ne tarda pas. Une opération de ratissage d'envergure fut organisée par la Wehrmacht sur les hautes vallées du Verdon, du Var et du Cians, qui ont proclamé leur libération.

Jean CASIMIRI
Quelques jours plus tard, ce fut le grand boum, un bel accrochage, deux camions en flammes, les Boches qui sautaient en hurlant, leurs habits en feu dans un nuage de fumée noire. Mon camarade Marcel, un Lorrain réfugié, qui avait eu ses parents tués par eux, s'en est donné à coeur joie, tenant son F.M. debout. J'imagine que c'est ce tir de F.M. qui a mis le feu au premier camion, le deuxième s'est embrasé en même temps. Nous n'avions pas placé de mine, la route était libre et le car et le camion de Rancurel passaient tous les jours régulièrement. Seul le lit du Verdon était truffé de pièges que nous appelions "à cons". Ils ont posé de gros problèmes aux Boches qui se sont lancés à notre poursuite.
Un miraculé, le maire de Thorame, portant un chapeau de paille, assis à côté du chauffeur allemand : il ne leur avait pas dit qu'il y avait un barrage, il savait qu'il allait à la mort. Il s'en est sorti.
Notre chemin de repli n'était pas sûr : il fallait remonter la route jusqu'à la passerelle qui va à Ondres pour traverser le Verdon. Fort heureusement, sur la falaise en face dominant la rivière, nous avions deux mitrailleuses légères pour nous couvrir, avec le capitaine Denis et son groupe. D'autres camarades remontent sur Beauvezer, protégés par des F.T.P. postés plus haut.
Arrivés à Ondres, nous nous mettons à l'abri des tirs allemands, derrière une colline. Nous passons là quelques jours sans ravitaillement, les Allemands occupant toute la vallée.

Dans les gorges de Daluis

La haute vallée du Var (canton de Guillaumes), qui s'est libérée depuis le 7 juillet en faisant sauter les ponts en aval des gorges du Cians et de Daluis, est aussi l'objet de l'assaut allemand le 18 juillet. La colonne de camions arrive à la "coupure", au pont détruit de Barthéou, dans la boucle de la route où veille le rocher à "tête de femme".

René GRAILLE
Je suis désigné avec quelques camarades pour surveiller la route, à quelques kilomètres du P.C. des F.F.I., l'arrière-pays étant libéré.
Surplombant la vallée du Var, nous nous installons sur les bords de la route bordée de parapets. Devant nous, en contrebas, 300 mètres à découvert précédant un virage en épingle et le pont dynamité.
Notre attente est de courte durée : au loin une colonne ennemie flanquée de camions se dirige vers nous. Lentement elle progresse, augmentant notre angoisse à chaque minute. Lorsqu'elle arrive à découvert, le mitrailleur ouvre le feu, aussitôt suivi par nos fusils. Un moment de panique chez les visiteurs, des ordres brefs retentissent, quelques tirs imprécis de leur part, auxquels répondent les nôtres. Bientôt une émission de fumée les dissimule à nos yeux et leur retrait s'ensuit.
Après un pesant silence, leurs mortiers entrent en action, de plus en plus précis. N'apercevant plus aucun soldat, nous restons couchés à terre, lorsqu'une grêle de balles s'abat sur nous. Les mitrailleuses crépitent d'une crête faisant face. Cloués au sol derrière les parapets, les échos amplifiant le vacarme, notre situation parait désespérée et les minutes bien longues.
Tout à coup, les rafales de fusils-mitrailleurs nous parviennent, les tirs ennemis s'arrêtent. Nous ne comprenons pas ce qui se passe, mais nous saurons par la suite qu'un petit groupe de nos camarades, en patrouille sur les hauteurs, étaient parvenu à surplomber les Allemands, leur infligeant des pertes et les mettant en déroute. Seuls leurs mortiers continuent à tirer, faisant parmi nous deux blessés légers.
Plus tard, un de nos chefs, alerté, arrive et donne l'ordre de repli sur d'autres positions. Je passerai la nuit dans l'attente d'un retour de l'ennemi avec le mitrailleur et un servant, tenaillés par la soif, la faim et la fatigue.

Quelques jours après, les Allemands, abandonnant l'itinéraire routier du Haut-Var, reprirent leur progression par les sentiers muletiers de montagne, par le col de Roua (rive gauche) et Villeplane (rive droite). Les F.F.I. et la population de Guillaumes se replièrent dans la montagne.

Il en fut de même dans le Verdon. [haut de page]

Le repli dans l'Ubaye

Eva Lippmann

Le 20 juillet, les Allemands sont à Beauvezer. Mon frère Jacques organise le repli des maquisards. C'est moi qui ouvre le chemin qui, de la foux d'Allos, franchit la montagne au col de Sestrière pour redescendre sur la maison forestière de Plan-Bas, dans la vallée du Lavercq. Une longue colonne de maquisards chargés de leurs sacs, auxquels se sont joints des civils, me suit sur les lacets du chemin.
Au Plan-Bas, avec quelques camarades, je vais chercher du ravitaillement chez les amis paysans que je connais bien depuis notre hivernage dans la vallée, quelques kilomètres en aval : et nous remontons avec des ânes chargés.

Jean Casimiri
Les Allemands se retirent assez rapidement de la vallée du Verdon, laissant derrière eux la désolation, gendarmes fusillés, vieillards et jeunes gens molestés.
Nous partons pour le col d'Allos, puis par le col de Sestrière, à pied, nous parvenons à l'Abbaye du Laverq et par la vallée de la Blanche, jusqu'à l'Ubaye. Il n'y a plus d'Allemands par là, la route de Barcelo est libre. En camions, nous refranchissons le col d'Allos, et par le col des Champs, redescendons sur la vallée du Var, à Pra-Pelet. Nous restons là quelques jours, bien nourris, heureux, des camarades formidables du groupe Denis, avec un chef formidable, ami du capitaine Lorrain.
François vient de temps en temps, toujours à prendre des risques sur sa moto.
A nouveau, départ en direction du col de Toutes-Aures, un barrage est installé au dernier virage avant le sommet : rien ne se produit. [haut de page]

Le repli FTP vers la Bléone

Revenons dans la vallée du Verdon. Le combattant F.T.P. Lucien Fournier [6] et le chef de l'O.R.A. Jacques Lécuyer, vont nous conter un épisode dramatique du repli des F.T.P. et du poste de commandement de l'A.S.

Lucien Founier
Blessé en avril 1944 près de Conchon-Castillon, j'ai reçu d'abord des soins à l'infirmerie F.T.P. de Saint-Firmin (commune de Moriez), puis après le 16 juillet, à Bauvezer, où se trouve une autre infirmerie F.T.P.
Le 18 juillet, les Allemands ayant enfoncé l'embuscade A.S. et F.T.P. en aval, Beauvezer est évacué à son tour. Tous les blessés et malades, sous la responsabilité de Toubib (docteur Fang) sont emmenés en car à Allos. Nous précipitons le car dans la rivière, pour ne pas l'abandonner à l'ennemi.
Nous nous dirigeons d'abord, à pied, vers le lac d'Allos (rive gauche du Verdon), où nous parvenons à la nuit à la cabane de berger en aval du lac. Le repos est bref : dans la nuit nous recevons le contre-ordre. Retour à Allos où, au petit matin, nous prenons le chemin du Seignus (rive droite). Un long sentier nous conduit à la cabane forestière de Valdemar, où nous arrivons le soir du 19 juillet. La montée sans repas a été très éprouvante. Un petit avion nous surveille.
Le 20 juillet, nous voyons arriver la 5° compagnie F.T.P. avec le commandat Borde (Senatore), Philippe (Manicucci), Popaul (Rossi), et une trentaine d'hommes. Il y a aussi trois ou quatre courriers féminins, dont Paulette Rossi.
Le 21 juillet, nous franchissons la crête de la montagne, à 2 400 m d'altitude, quittant la vallée du Verdon pour celle de la Bléone, quittant ainsi la zone d'opérations allemandes. Nous sommes une soixantaine, Borde et les gars de la 5° compagnie marchent en tête. Une longue marche en descente nous conduit à une bergerie d'altitude, non loin du village de la Favière, et appelée le Serre. Nous nous y installons, Borde a obtenu l'accord du secrétaire de mairie du village.
Après deux ou trois jours de repos, la 5° compagnie repart mener ses combats dans la vallée du Verdon, en direction d'Allons. C'est la fin de l'opération allemande. Ratery, le P.C. de Sapin a été incendié. [haut de page]

Le drame du 30 juillet

Nous restons une vingtaine au Serre, malades ou blessés, sous la responsabilité de Toubib, qui dispose de quelques médicaments et quelques outils médicaux, et ravitaillés par les populations de la Favière et de Prads. Plus bas dans la vallée, à 12 km de Prads, se trouve le gros village de La Javie, où nous avons des amis.
Une unité de l'Armée Secrète (Sapin) est cantonnée, au hameau de Gaudichard, rive droite de la Bléone. Pendant cette période, Sapin, le chef régional de l'Armée secrète (O.R.A.) a décidé d'installer son Poste de Commandement, du moins provisoirement, au fond de la vallée que nous dominons, au hameau des Eaux-Chaudes [7]
Nous nous croyons en sécurité, puisque derrière nous, c’est la haute montagne, à plus de 2500 m d’altitude, jusqu’au moment où un incident se produit.
Le 24 ou le 25, Toubib part pour Seyne les Alpes afin de placer en lieu sûr et pour des soins plus sérieux les trois camarades gravement atteints. L’infirmerie est sous la responsabilité de « Raoul » (dentiste de profession). Ce même jour, nous avons la visite de gars du P.C. de Sapin, venus des Eaux Chaudes, qu’accompagnent trois aviateurs américains. Nous décidons de nous rencontrer à nouveau le lendemain 27 juillet au petit lac dont nous ignorions la présence, ce qui nous permettra de faire un peu de toilette.
De retour, nous apprenons que Bob, un garçon que nous avions arrêté le 28 juin à Castellane comme suspect et que nous avions emmené avec nous, a eu l’autorisation de se rendre à La Javie pour de menus achats.
Cette autorisation avait été accordée par Raoul en contradiction des ordres reçus et sans consultation du groupe. Nous avons protesté, mais tous ne partageaient pas notre position. Bob se disait journaliste dans la région lyonnaise, très intéressé par la Résistance sur laquelle il voulait préparer un reportage pour l’après-libération. « S’il avait voulu s’évader, disaient nos camarades, il aurait pu le faire cent fois en toute tranquillité». Qu’il ait demandé l’autorisation prouvait sa bonne foi…
Toubib, rentré le 28 juillet, regrette beaucoup cette absence, la trouve dangereuse, réorganise la garde, va informer de la situation le groupe A.S. de Gaudichard. Une alerte téléphonique est organisée entre Prads et La Favière. Ordre est donné de rester habillés et chaussés, mais il y a des incompréhensions, des refus.
Le 29 juillet, Toubib remonte à Gaudichard pour mettre le groupe A.S. au courant de la situation. Le responsable lui assure qu’un barrage est en place sur la route de la Favière, ce qui rassure encore certains camarades. Au soir du 29 juillet, la garde est en place toute la nuit, ordre donné de resté habillés et chaussés, mais ce n’est pas le cas pour tous. Le dernier en faction est un Russe, Nicolaï. Il ne voit rien, n’entend rien. [8].
A la fin de la nuit, les tirs de mitrailleuses donnent l’alerte, au dehors, je vois les balles traçantes passer au dessus de notre bergerie.

Le maquisard de l’ORA « Jojo » Rosie, blessé au genou, se trouvait à la bergerie du Serre. Il a d’abord vu une lueur dans la nuit (Sans lune). Intrigué, il se lève, sort, et comprend ce qui se prépare.
Mais que venait-il de se passer aux Eaux-Chaudes ? Sapin (Lécuyer) nous le dit dans son livre « Méfiez vous du Toréador ».

Jacques Lécuyer
A Eaux-Chaudes, nous étions installés dans la grange unique de la seule ferme du lieu-dit.
J’avais rédigé, en fin d’après-midi du 29 un télégramme rendant compte de la situation en R2 –telle que je la connaissais- et Nicole en avait commencé le chiffrement.
Notre sécurité reposait essentiellement sur la surveillance de la route au village de Prads et par une liaison téléphonique entre Prads et Favière (où se trouvait une sorte d’infirmerie F.T.P.) La sécurité rapprochée, par contre, était mal assurée.
La nuit du 29 au 30 était une très belle nuit d’été dans la montagne. Vers 22-23 h, les uns et les autres s’endormirent paisiblement.
Lorrain –et ceci a probablement été important- se trouvait dans le coin opposé à la porte de la grange ; il avait à sa droite (c’est-à-dire du côté de la porte) Wen et Ben.
Vers 2 ou 3 heures du matin, les chiens du fermier se mirent à aboyer furieusement ; quelques instants après, on entendit le fermier hurler : « Attention les gars ; v’là les Boches ».
Nous nous ruâmes vers la porte. Les Allemands y étaient déjà, et, en pleine nuit, heureusement sans lune, ce fut une bousculade farouche, ponctuée de coups de feu et de rafales (probablement tirées en l’air car on n’y voyait absolument rien, et personne- au moins parmi nous – ne fut touché…)
Et l’escalade commença, heureusement, dans des buissons assez épais. Après quelques minutes, nous nous comptâmes : il en manquait six, dont le radio et les trois Américains…
Nous continuions à grimper sous des rafales heureusement très imprécises et sous les lueurs des fusées éclairantes. Au lever du jour, nous étions hors de portée utile des fusils, mais encore sous le feu des F.M., des mitrailleuses et des mortiers. La chance voulut qu’un seul de nous fut touché, d’Anselme.. qui put continuer l’ascension…[9]

Lucien Fournier
Après une rapide concertation sur la direction à prendre, deux camarades (Nicolaï et un Italien) et moi avons conclu que les Allemands pouvaient être arrivés au village de La Favière, ce n’était donc pas la direction à prendre. Nous essayons d’en convaincre d’autres camarades, qui ne nous suivent pas. Nous choisissons un itinéraire largement au dessus du village en direction de l’Est, et je crois que nous sommes les seuls à ne pas avoir été vus par les Allemands.
Toubib, à partir du village, sous le feu des Allemands, abandonnant sa valise de matériel médical, se tire d’affaire de justesse. Deux maquisards sont tués, trois autres faits prisonniers dans le village. J’apprendrai plus tard que le capitaine Lippmann, capturé aux Eaux-Chaudes, est mené au Serre et fusillé avec les trois F.T.P.[10]
La ferme du Serre, celles de Gaudichart, des Eaux-Chaudes, de la Rancure, sont incendiées. Sur le chemin du retour, les Allemands emmèneront des civils de Prads et de La Javie, suspectés d’aide au maquis.|11]
Le lendemain, mes camarades et moi franchissons la montagne d’abord en direction de Chavaille, puis de La Valette, où nous trouvons cinq autres camarades du groupe, dont deux Russes. Nous passons la nuit dans une grange ravitaillée par de braves gens. Puis, par un long et pénible parcours, nous arrivons à Argens, très bien accueillis et nourris. Le lendemain encore, nous reprenons les sentiers pour rejoindre la 5° compagnie sur le haut d’une montagne, entre Allons et Méailles.

Eva Lippmann
Le 31 juillet, nous voyons arriver au Lavercq des rescapés des Eaux-Chaudes, épuisés par de longues heures de course dans la haute montagne qu’ils viennent de franchir à 2800 m d’altitude, l’estomac vide et peu vêtus. Nous les réconfortons, et ils nous racontent ce qui s’est passé aux Eaux-Chaudes. Ils ne savent pas où se trouve mon père.
Trois jours après, par un motard dépêché par mon frère, j’apprendrai la vérité.
L’occupation par les Allemands des hautes vallées du Verdon, du Var, de la haute Bléone, fut heureusement de courte durée. Les troupes furent rappelées sur la côte ; sans doute faut-il voir là une conséquence de l’attentat contre Hitler, en Prusse orientale, fin juillet, ou bien ce retrait précipité était-il dû à la crainte du prochain débarquement sur les côtes méditerranéennes. [haut de page]

De nouveaux arrivants
Antoine Ferla est marseillais. Sportif accompli de 31 ans, il a combattu en 1939-1940, avec le grade de sergent, sur la Somme, où il a été cité deux fois. Sa résistance lui a valu déjà le camp d’internement. En juillet 1944, l’O.R.A. de Marseille l’a expédié, précédé d’une quinzaine de marins-pompiers, au maquis de Sapin (Lécuyer). Il parvient avec deux camarades, de la vallée de l’Ubaye, le 6 août.

Antoine Ferla
Un camion contenant des sten, des grenades, nous conduit près de Barcelonnette, dans un bois. Nous ne savons pas où nous allons. Des maquisards s’avancent : "les colis sont arrivés". Les colis, ce sont trois officiers en uniformes. Un géant roux en kilt écossais, chemise et béret à pompon, armé jusqu’aux dents, qui se fait appeler le major Bambuse, et deux officiers français.[12]
Nous montons le col de la Cayolle, puis c’est Entraunes et Guillaumes et enfin un poste de commandement avant Valberg. On nous présente au commandant. Je reconnais le capitaine Delestang : j’étais sous ses ordres sur le front, en 40. Il a été fait prisonnier alors que j’ai pu embarquer en Angleterre. Ici, on l’appelle Rodolphe. Les marins-pompiers de Marseille sont arrivés il y a quelques jours.
Nous allons à Valberg, puis Beuil, où un avion anglais, croyant le village encore occupé par les Allemands, vient nous bombarder. C’est le jour du débarquement en Provence. [haut de page]

Puget-Théniers libéré
Les Américains débarquent en Provence, le 15 août. A Puget-Théniers, une garnison de trente Allemands tient le village. Peu à peu, sur les deux flancs de la vallée, les maquisards approchent.

Robert Pellica
Le 16 août, notre « Corps Franc » commandé par le capitaine François, ayant quitté la zone de Beuil, descend de la vallée du Cians. Arrivés à la route nationale 202, nous remontons la vallée du Var, où Puget-Théniers est occupé par les Allemands depuis le 3 mai.
A deux kilomètres de Puget, nous prenons position dans les vignes. François s’adresse à un paysan sur sa terre, Charles Autran, et nous les voyons discuter quelques minutes. François revient, nous ordonne de ne pas bouger jusqu’à son retour, et il part en direction du village, se faisant accompagner de l’un de nous. Un peu plus loin, nous le voyons aborder une jeune fille, et ils disparaissent au tournant de la route.

Angèle Casimiri
Ma mère et moi habitons à cette époque, chez Mme Susini, route de Nice. A 14 heures, le 16 août, je vois arriver, sur la route déserte, Mme Olympe Laugier, sœur de M. Charvin, que les Allemands ont tué le 3 mai. Elle me dit qu’elle a vu un « mouvement de troupe » à hauteur du Planet. Emue et impatiente de savoir, je m’achemine vers cet endroit, où deux hommes se détachent d’un groupe et viennent vers moi. Surprise ! Nous courons à notre rencontre : c’est le capitaine François et Joseph Gilli. François me charge d’une mission : aller chercher des « officiels » pugétois. « Vas vite. Dès que je vous verrai devant ta maison, je vous rejoindrai ».
Le maire étant absent, je trouve M. Marius Laugier, premier adjoint, qui va chercher M. Cagnoni, officier des Eaux et Forêts. François leur demande d’aller chercher un représentant des Allemands. C’est un interprète qui vient. Il dit que la garnison ne se rendra qu’à des officiers de l’Armée française, non à des partisans. Pas de difficulté, il y a, avec François le capitaine Rodolphe (de Lestang) et un lieutenant. La reddition a lieu. Les hommes de François arrivent. Les Allemands abandonnent leurs armes et se rassemblent sur la place. Quelle liesse ! tout le village est sur la placette. D’autres maquisards, qui étaient en position sur les deux flancs de la vallée, au col de Saint-Raphaël, sur la route de la Roudoule, affluent. Parmi eux, ma sœur Marie et d’autres résistantes du maquis. On prépare repas et gâteaux. Je regrette l’absence de mon amie Yvette Halec, du réseau que dirigeait son père.

Retrouvons Jean Casimiri en embuscade au col de Toutes-Aures.

Jean Casimiri
Enfin une nouvelle que je crois bonne pour moi surtout : Puget-Théniers a été libéré le 16 août par le groupe François. Je ne tiens plus en place, je demande l’autorisation de me rendre chez moi. Notre chef, croyant qu’il ne me verrait plus, hésite, puis, avec promesse de retour, me laisse partir.
Je dévale à toute allure sur Puget, à vélo (30 kilomètres). Sur place, mes deux sœurs sont en robe noire. Je comprends le malheur. Elles m’aperçoivent et c’est un moment terrible. Et maman ? Quand je l’aperçois, je n’en crois pas mes yeux tellement elle a maigri.
J’apprendrai par la suite les circonstances de l’exécution de mon père par les nazis et des dix autres résistants dont mes camarades René et Aimé Magnan, à Saint-Julien du Verdon, le 11 juin précédent. Et je n’oublierai jamais que ce sont des Français qui l’ont arrêté et livré aux Nazis.

Eva Lippmann
A la mi-août, je suis à Breuil, où je participe au parachutage du 12 août. Je suis affectée comme infirmière à l’ambulance chirurgicale mobile n°3.
Notre infirmerie sera installée plus tard au Chaudan, puis à l’Oasis, sous le village de Malaussène. [haut de page]

Au Bancairon

Jean Casimiri
Pas de repos. Départ pour Bancairon, dans la vallée de la Tinée, le 18 août, avec François. Quatre-vingt Allemands s’y trouvent, à l’usine hydroélectrique.
Nous arrivons près de l’usine. François fait grimper quelques hommes sur les hauteurs avec des fusils mitrailleurs, nous restons en arrière, au dessus de la petite route qui va aux bâtiments, cachés sous les arbres : la chaleur est torride.
François, son éternel béret sur la tête, enfourche une moto, un linge blanc en guise de drapeau. Il décide d’aller seul devant les grilles de l’usine pour parlementer : « Si dans un demi-heure, je ne suis pas de retour, vous savez ce qui vous reste à faire ».
Le voilà parti. Nous sommes angoissés. Le temps passe. Soudain, le bruit de la moto. Le voilà de retour, un sourire grand comme ça…Les Allemands veulent bien se rendre, mais seulement à un officier de l’armée régulière. On va arranger ça.
Nous restons sur nos positions. François, lui, repart, à Puget à moto. Le lendemain, nous voyons arriver une voiture traction-avant. C’est celle de Giauffret. A ses côtés le commandant Sapin (Lécuyer), habillé correctement en officier de l’ancienne armée française… François suit à moto. Notre joie est à son comble.
C’est maintenant qu’il faut régler l’affaire. François se met au volant, Sapin à ses côtés. Derrière, le gendarme Graziani en tenue.
La reddition est sans problème, mais il y a eu une explosion dans la cour de l’usine qui aurait fait un mort, nous n’avons jamais su ce qui s’était passé. Nous avions d’autres soucis. Le soir, des volontaires (Mariucci, Gammé, Fabre) arrivent de Puget avec deux cars. Les prisonniers y prennent place. Direction Puget, avec le matériel, et il y en avait ! [haut de page]

Dans la Vésubie
Après cet épisode, nous préparons une expédition dite difficile par François : nous rendre en Italie par Turini pour y faire sauter les ponts. Nous préparons le matériel, surtout des explosifs. Avec le petit car de Noël Cadopi plein à bloc, nous atteignons Lantosque où un arrêt s’impose. Nous réglons des comptes ( fusillés), puis a lieu un accident dramatique. Les gens voyant des Allemands partout dans la montagne.
François met un F.M. en batterie sur un mur, en direction de la montagne. Deux bons vieux sont assis un peu plus loin, nous les invitons à partir, ils refusent : ils ont fait la guerre de 14, ils n’ont pas peur. Les rafales partent, une, deux, puis c’est le drame, le F.M. qui glisse, François qui veut le retenir, et une rafale qui atteint l’un des hommes. C’est la consternation. Quelqu’un fait de violents reproches à François qui s’énerve et menace. Nous rendons les honneurs à la victime.
Nous partons pour Belvédère. Sur la place, les gens nous disent : « Il y a des Boches en civil, plus haut, qui veulent se rendre ». Nous laissons notre petit car devant la chapelle. Jo Rosie, handicapé au genou, le gardera. Un guide nous conduit dans un vallon, à la rencontre des boches. Mais nous nous apercevons vite que nous sommes pris en tenaille, entre les deux flancs de la vallée. François comprend le danger et nous fait replier rapidement. En effet, des tirs de mortiers et de F.M nous accompagnent, et notre petit car ainsi que Jo ont disparu.
Repli sur Lantosque. François s’empresse de téléphoner à Belvédère, demandant à parler à un officier allemand. Il lui dit : -Vous avez un prisonnier (l’autre acquiesce), j’espère qu’il est traité en prisonnier, sans cela, je ne donne pas cher de la bonne centaine de vos soldats que nous avons capturés. Et il cite des noms d’officiers. Nous pensons que ces paroles ont porté (Jo Rosie s’en tirera). Privé de notre moyen de locomotion, nous abandonnons la mission vers Turini. [haut de page]

A Plan du Var
Antoine Ferla est nommé sous lieutenant de l'O.R.A. Il arrive avec ses hommes, le 16 août au soir à Plan du Var.

Antoine Ferla
Le pont sur la Vésubie est détruit. Nous transbordons les 250 kilos de munitions à dos d’hommes. Il y a , à Plan du Var, le détachement Hochcorn (30 hommes), plusieurs groupes F.T.P. Nous arrivons à deux cents. Les groupes se dispersent sur le flanc de montagne pour surveiller la route 202. Les Allemands tiennent les hauteurs de la Roquette sur Var.
Un groupe de cyclistes allemands venant vers nous est contraint à rebrousser chemin.
Nous logeons dans un hôtel : le 17 août, un drame atroce a lieu. J’entends une violente explosion : nous nous précipitons à l’intérieur. C’est un carnage. Le corps du docteur Seban, venu avec moi de Marseille, est déchiqueté. Je vois deux souliers accrochés à la grille du restaurant. Imbert a une partie de son visage et de son torse emporté. Quatre officiers sont dans le même état. C’est une grenade gamon, manipulée par Seban, qui a explosé.
Deux médecins civils organisent les secours, plaçant les blessés chez l’habitant.
Le 18 août, faute de pouvoir avancer sur la route 202, évitant le pont Charles-Albert, nous franchissons le Var et l’Estéron, nous méfiant de deux mitrailleuses allemandes placées rive gauche. Nous chargeons nos affaires sur des mulets et montons au Broc, où se trouvent les P.C. de Malherbe et des F.T.P. La population nous fait bon accueil . Nous prenons position au dessus du village. Repas copieux : ici, on ne souffre pas des restrictions.
Avec le groupe Franc des marins-pompiers de Marseille, nous avançons vers Carros. Le 20 août, l’aube est magnifique. Nous voyons la vallée du Var jusqu’à la mer. La canonnade fait rage sur la côte. Nous prenons position aux Clapières, dominant la route de Carros à Gattières. Le ravitaillement arrive, heureusement, car nous sommes à jeun depuis le 18.
Nous avons un nouvel engagé qui arrive pieds nus à Carros. Il est très jeune et plein d’ardeur. Il veut des chaussures et une arme, que nous lui donnons [13]. A la fin du jour, deux voitures allemandes arrivent de Gattières. Sous notre feu, elles rebroussent chemin.
Le 21 août le Corps-franc patrouille au dessus de Gattières. Une colonne allemande traverse le Var sur une passerelle : ça va être notre fête ! Le 22 août, la fête commence. Le corps-franc est accroché, mais nous ne voyons rien. La fusillade est nourrie. Les fritz montent à travers les oliviers. Je lance des grenades gamon : ça me connaît, j’ai lancé le disque autrefois. Mais nous sommes sous les tirs de mortiers. Nous nous replions sur les hauteurs de la montagne. Nous y trouvons une compagnie de maquisards venus en renfort, commandés par Pierre Jaboulet. Ils nous permettent de décrocher et nous revenons sur le Broc. [haut de page]

Vers Levens
Les campagnes autour de Levens sont occupées par deux compagnies F.T.P depuis le 16 août.

Laurent Pasqui
Le 23 août, notre 8° compagnie F.T.P. descend la vallée de la Vésubie, sur plusieurs camions. La compagnie Morgan, qui nous avait rejoint sur les hauteurs d’Utelle, se sépare de nous à Saint-Jean La Rivière pour prendre la route de Levens. A chaque agglomération, Saint-Jean, Le Cros d’Utelle, on nous reçoit en libérateurs. Des jeunes se joignent à nous. A Plan du Var, surprise : parmi la foule, les Allemands sont là ! Nous passons en trombe, sans que personne n’ait réagi.
A Saint-Martin du Var, on connaît la présence des Allemands sur la route. C’est l’étonnement : comment avez-vous pu passer ?
Mais bientôt nous avons ordre de monter à Levens. D’autres jeunes s’engagent avec nous. Sur nos camions, nous arrivons sur le plateau de Levens où nous constatons le passage de convois allemands montant de Nice et gagnant la Vésubie. Des ordres sont donnés : leur couper la route ! Nous sommes une centaine à nous placer en embuscade à l’entrée du plateau, côté Tourette. Chacun cherche et trouve sa place, son angle de tir. Je suis sur la gauche, non loin du fusil-mitrailleur. Sur la hauteur boisée de droite, nos gars dominent la route, bien placés.
Vers 11 heures, un long convoi se présente. C’est un feu d’enfer, qui se calme peu à peu, mais qui dure longtemps. Les Allemands sont nombreux. Nous risquons l’encerclement. Nous décrochons dans la forêt, les uns après les autres. Il y a des blessés et un mort, le jeune Antoniucci, engagé la veille à Saint-Martin du Var.
Les Allemands continueront leur route : Ils n’iront pas loin.

Norbert Jamme
Nous sommes en pleine conférence, avec Janso (Chabert) et Las (Albertini), un camarade affolé arrive : « Les boches sont là ! ». Les trois éclaireurs de la route de Saint-André nous annoncent que deux camarades ont été tués. Immédiatement les décisions sont prises…
… Dans le petit ravin, au pied de la colline, nous sommes invisibles. Seules les gueules des armes émergent des chaumes…Je me trouve juste derrière deux Polonais déserteurs de la Wehrmacht qui servent les mitrailleuses lourdes allemandes récupérées. Eux seuls connaissaient le fonctionnement, et ma confiance est limitée…
..L’attente est courte . Ils avancent déployés à travers les chaumes et sur la route. Ils sont à 50 mètres. Je murmure « feuer » à mes deux Polonais. Un feu d’enfer se déclenche, et toutes nos armes sont en action. C’est le sauve-qui-peut général vers le petit bois.
J’ordonne le repli. Quelques instants plus tard, les mortiers allemands crachent leurs obus sur les pentes, où il n’ y a plus personne…
Les Allemands réoccupent le plateau. Les chefs F.F.I. décident la contre-attaque le 25 août.

Jean Casimiri
A Plan-du-Var, nouvelle mission sur la Roquette et Levens. Au lever du jour, nous sommes en surveillance sur la route, entre La Roquette et Levens. Rien. La matinée est longue et la soif nous tourmente dans cette chaleur du mois d’août. Dans l’après-midi, nous sommes surpris : des Allemands apparaissent au dessus de nous.
François nous demande de ne pas bouger, car nous sommes mal placés. Les Allemands se retirent. François nous fait disposer en éventail, à plusieurs mètres l’un de l’autre, et nous montons. Sur le plateau, c’est brusquement l’apothéose, crépitements, explosions, éclatements. Nous voilà à plat ventre.
Il y avait des Boches partout, ça hurlait, ça tirait. Il faisait une chaleur atroce et nous avions soif. Pas question de bouger sans se faire tirer comme des lapins. Voilà que les salopards mettent le feu ! Heureusement le soir arrive, et avec la nuit tout changera.
François, au cours de la bagarre, s’est encore distingué. Il a délivré Noël Cadopi des mains des Boches qui allaient l’exécuter à genoux. A un certain moment, les boches, l’ayant vu venir, lui ont lancé une grenade. Lui savait que cette grenade offensive n’a aucun effet mortel, seulement du bruit et de la fumée. Celui qui la lance sait qu’il ne risque rien, et sitôt qu’elle a explosé, il s’avance et tue son adversaire couché. Mais là François les attendait, et c’est eux qui ont payé : cinq hors de combat. Noël était sauvé.
Nous sommes descendus sans bruit sur la route de Levens ; nous sommes quatre ensemble : Simeoni, Nino, Brisebarre, et moi. Rien à manger. Mais les tirs ont repris. Pourquoi ? Heureusement, nous sommes dans un vallon. Un paysan nous explique : les Américains sont en face. Nous descendons dans la vallée du Var.
Trois jours se passent où, peu à peu, nos camarades dispersés se rassemblent. Ce sont des retrouvailles. Il en manque encore. Où sont R. et H. Pelliccia, Giaccobello, Audisio ? Il y a aussi des blessés. Lulu, un camarade d'enfance, fait une chute dans les rochers, après l'explosion d'une grenade : il mourra plus tard de cette blessure.
Nous repartons en camion dans la vallée de la Vésubie, pour rechercher des nids de Boches. Notre camion est pris sous le feu des F.M., nous sur la route, les Allemands sur la montagne, situation inversée. Nous avons des blessés dont un grave : Brisebarre. Nous rentrons au camp de base.
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Vers Nice et la mer

Raymond Baby
Nous avons pris position à Plan du Var. Une mitrailleuse américaine parachutée, installée au-dessus du village, prend sous son feu la route qui vient de Nice.
Mon camarade Théo Rosenthal, avocat de Paris, part en patrouille avec deux autres en direction de Saint-Martin du Var. Le soir, il ne reviendra pas. Nous trouverons son corps mitraillé, après la Libération, sous le village de la Roquette.
Un matin, alors que nous sommes en position rive droite du Var, au-dessus de l’usine, je traverse le pont métallique pour venir au ravitaillement à Plan du Var où sont les cuisines. A ma grande surprise, la localité est déserte. Je repasse le pont sur mon vélo. A peine ai-je parcouru cent mètres qu’une énorme explosion a lieu dans mon dos : c’est le pont qui saute ! Les Allemands étaient donc là !
Le 29 août, de bonnes nouvelles nous viennent de Nice qui s’est libérée. Un petit car à gazogène est préparé. Nous nous y entassons et je ne trouve place que sur l’échelle à l’arrière, pour les trente kilomètres de route jusqu’à Nice où la foule est en liesse dans les rues et nous acclame. Je n’ai qu’une hâte : aller voir mes parents avenue Borriglione.

Jean Casimiri
Après cinq jours, les quatre lascars retardataires rentrent, minables, affamés, pas rasés, les vêtements déchirés, mais vivants.
Nice est libérée. Plutôt que d'aller palabrer dans la ville, nous préférons retourner à Puget-Théniers, pour y manger et prendre du repos et pour moi, revoir ma mère et mes soeurs. Mon collègue Jo Rosie me manquait beaucoup, et je ne croyais plus à son retour. Puis ce fut le miracle, deux mois après, il revenait.

Antoine Ferla
Au confluent de l’Estéron et du Var, nous espérons voir arriver les troupes américaines. Effectivement, le 26 août, les silhouettes au casques américains apparaissent. Ils remontent la vallée. Ils sont de petite taille : ce sont des Hawaïens. Il y a aussi des Indiens « Peau Rouge ».
Comme nous expliquons à deux officiers américains la gène que nous causent les mitrailleuses allemandes de la rive gauche et la nécessité de chasser les Allemands du plateau de Levens, ils ont aussitôt la solution. Ils demandent un bombardement à la flotte au large d’Antibes. Peu après, le flanc de montagne en face est labouré d’obus de 180. Pins et broussailles vont brûler pendant des heures. La voie est libre.
Nous avons un accrochage dans le grand pré de Levens. Nous poursuivons, avec la formation Hochcorn, notre marche à la poursuite des Allemands en retraite. Notre but : disloquer leurs troupes. Puis c’est Aspremont, où nous retrouvons les Américains, Contes et l’Escarène. Je tiens un temps avec un nid de mitrailleuses, le col de Nice, mais rien ne vient. Je suis envoyé en patrouille vers le col de Braus. Un gendarme nous conduit par des chemins ardus. Je m’approche assez près pour voir que les Allemands sont là, qui vaquent à leurs affaires. Mission accomplie. Nous redescendons.
Nous gagnons Drap dans la nuit, la Trinité. Nous allons fêter la libération dans Nice qui s’est soulevée le 28 août. A la Turbie, nous retrouvons les Américains. Les Allemands tiennent encore le fort du Mont-Agel. Trois patrouilles y sont envoyées, et j’en commande une. Avec moi sont Louis Fiori, Mario Foli, recrue du Plan du Var, ainsi que l’Indien d’Amérique. Arrivés à 600 mètres environs du fort, comme je me déplace pour voir où en est la patrouille de gauche, je ressens un choc dans le dos. Une balle ennemie m’a atteint sévèrement. Je me traîne comme je peux dans la descente, dans les rochers et les broussailles. Mario Foli me porte ensuite sur son dos jusqu’à la route. Une voiture m’emmène et, après les premiers soins, je suis placé sur un brancard à l’avant d’une jeep. Deux soldats américains sont chargés de me conduire à l’hôpital anglais de Nice.
En passant par la Trinité, mes deux gaillards interpellent deux filles qui passent. Leur décision est vite prise : la jeep est garée au bord de la route, et mes deux accompagnateurs disparaissent avec les deux filles ! Ils m’ont laissé en plein soleil, souffrant le martyre. Un grand moment après, ils se décident à terminer leur mission. L’hôpital anglais est complet, je suis conduit à Pasteur. La balle a atteint une vertèbre.
L’infirmière de l’hôpital Pasteur deviendra ma femme. [haut de page]

Douments-Témoignages-Recherche

publié par le Musée de la Résistance Azuréenne
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