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Résistants
sous Vichy
Vers le Laverq
En symbiose avec les paysans
Qui est Jean Lippmann ?
Un toit pour un maquis
Le problème du bois
L'éclairage
Le ravitaillement
Les besognes quotidiennes
Préparer l'action militaire
Qui est Jacques Lippmann ?
Rencontre avec les Partisans italiens
Au Lambournet
Les combats du "maquis Lorrain"
Nos
sources :
Archives du MRA Témoignages de Jacques ANTOINE, Raymond
BAILET, Paulette FRANCOIS, Jacqueline LAUTIER, Christiane MELON, Louis
PIETRI, Maryse REVELAT.
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En août
1943, mon cousin Georges-Felix Abraham et moi-même, tous deux
futurs médecins au cours d’études à Lyon,
décidons de prendre le maquis et de nous engager dans la Résistance.
Nous arrivons à bicyclette à la Foux d’Allos,
où mes parents ont, depuis quelques années, loué
une vieille bâtisse. Nous y passions nos congés montagnards
avant-guerre.
Convaincus de l’existence de mouvements de Résistance
dans la vallée de Barcelonnette, nous franchissons les crêtes
de la Blanche, descendons à l’Abbaye du Laverq, puis
aux Clarionds. Là les langues sont déliées, un
certain Joseph Gilly, enthousiaste et peu méfiant, va au devant
de nos vœux. Nous couchons chez lui et le lendemain le brave
Joseph nous emmène dans la petite école de Méclans
(aujourd’hui gîte d’étape), où a lieu
une réunion clandestine de volontaires de la Résistance.
Nous sommes bien une quinzaine, adolescents, jeunes et aussi hommes
plus mûrs, tous paysans (sauf nous deux), et bien décidés
à en découdre. La réunion est organisée
et dirigée par le capitaine Car (qui mourra déporté)
lequel s’avère être un sérieux recruteur.
Il a tout à fait l’allure du capitaine de chasseur :
petit, moustachu, jambes arquées, béret sur l’oreille,
il ne lui manque que l’uniforme. il nous fait une grosse impression
par son engagement total, son aura, sa conviction. C’est la
première fois que la Résistance se présente à
nous : quelle émotion !
Nous retournons à la Foux d’Allos, toujours à
pied, par dessus les crêtes. Nous y assistons, en septembre
1943, à la débâcle de l’armée italienne.
Nous allons jusqu’à Nice, inconscients des dangers encourus,
d’autant plus que nous y venions pour recruter d’autres
maquisards parmi nos amis sûrs. Nous nous étions laissé
pousser la barbe. Seul Raymond Baby, qui venait de déserter
des Chantiers de jeunesse, monte avec nous à la Foux.
C’est là que nous rejoignent mon père Jean et
mon frère Jacques Lippmann. La Wehrmacht et la Gestapo viennent
d’arriver à Nice et leur tête est mie à
prix. C’est qu’en effet, depuis 1940, tous deux sont engagés
dans la Résistance. [haut de page]
Résistants
sous Vichy
En 1940, Jean
Lippmann et son fils Jacques habitent Nice. Les lois françaises
interdisent alors aux Juifs un certain nombre d’activités
professionnelles. Toutefois, en tant qu’anciens combattants
et décorés pour faits d’armes, ils peuvent exercer
leur métier de juristes (huissiers).
Officiers de réserve, ils estiment que la guerre n’est
pas finie et ils vont s’engager dans la Résistance.
« L’huissier Jean Lippmann collabora dès 1941 à
Combat, puis dirigea en 1942, le sous-secteur Nice-Menton du réseau
Tartane-Massena » (Archives départementales des AM)
« Dès la formation de l’ORA, le capitaine Jean
Lippmann adhéra et son réseau Masséna fut renforcé
début 1943 par l’arrivée de Jean-Claude Aron »
(même référence)
Nice vit alors sous l’occupation italienne, qui protègera
ouvertement les Juifs contre les agissements de la police française.
Mais le 10 septembre 1943, le commando S.S. Brunner arrive à
Nice et organise la chasse aux Juifs..
In extremis, les Lippamnn, Jean, Jacques et sa sœur Eva quittent
Nice où ils sont dénoncés. Ils nous rejoignent
à la Foux, accompagnés par un collègue de Jacques,
Théo Rosenthal (il mourra au combat en août 1944).
[haut
de page]
Vers
le Laverq
Nous restons peu
de temps à la Foux où nous ne nous sentons pas en sécurité.
Les Allemands poursuivent leur chasse à l’homme, aidés
par les collabos français. Nous passons sous la pluie, le 15
octobre 1943, les crêtes du haut Verdon, lourdement chargés.
Dans nos sacs quelques vêtements chauds, des lourds sacs de
couchage et des vivres : nous avons tué et salé un mouton,
qui, hélas, ne se conservera pas , et nous emportons un stock
de mauvaises patates de l’armée italienne. Heureusement,
nous avons aux pieds de bonnes chaussures cloutées de montagnards.
Arrivés à Plan- Bas, nous laissons une partie de nos
vivres dans la grande maison forestière, qui, à cette
époque, étaient en très bon état et bien
meublée. Nous nous posons la question de savoir si nous y installerons
notre maquis. Plan-Bas se trouve en effet à une heure de marche
de la ferme de la famille Tron, la plus haute de la vallée.
Il est urgent maintenant de reprendre le contact avec la résistance
de l’Ubaye. Aussi, après ce bref arrêt, nous descendons
à « l’Abbaye du Laverq ».
Nous y trouvons les trois habitants, Faustin Collomb et ses deux sœurs,
Marthe et Angèle. Ils font volontiers table d’hôte
pour les rares passants. Nous ne parlons pas de nos intentions, qu’ils
devinent sûrement. Nous avons une grande impression de sécurité,
l’Abbaye était loin de tout, perdue dans un grand massif
montagneux. Notre angoisse est d’autant plus apaisée
qu’ils nous servent un succulent repas, produit de la ferme,
rarissimes à l’époque, pain blanc maison, le tout
servi dans une délicieuse petite salle voûtée,
avec meubles rustiques faits main.
Faustin loue les chambres, mais nous nous contentons du foin de la
grange.
Le lendemain, Jean et Jacques Lippmann vont avec Joseph Gilly reprendre
contact avec le capitaine Car.
A leur retour, après 48 heures, nous commençons à
organiser le maquis du Laverq. Nous saurons que nous avons été
pris en charge –nourriture, vêtements, logement, équipement,
armes – par l’ORA de Barcelonnette.
La grande aventure va commencer. Malgré le froid, l’humidité,
les privations, le logement sommaire, nous sommes heureux. Jean Lippamnn
prend la direction de la petite troupe. Nous sommes sept au début,
l’effectif grossit progressivement. Le maquis du Laverq constituera
peu à peu une force de combat, un point de ravitaillement.
[haut de page]
En
symbiose avec les paysans
Notre maquis se
trouve perché à « L’Abbaye », à
1 600 m d’altitude, dans la haute vallée de la Blanche
du Laverq, affluent de l’Ubaye. Il n’y a pas de route,
seulement un chemin muletier à partir des Clarionds, presque
une heure de marche.
Seule la famille d’Alfred Tron vit toute l’année
encore plus loin. La route s’arrête avec les Clarionds,
l’électricité aussi. Au delà, on cuisine
et on se chauffe au bois, on s’éclaire à la lanterne.
Il n’y a pas de poste de TSF. Mais il y a le téléphone
aux Clarionds et à l’Abbaye, et le facteur, notre ami
Antiq, qui a succédé à Jules Gilly, monte le
journal.
Nous pensons donc être en sécurité, en un lieu
si éloigné et nous allons organiser notre existence.
Nos voisins immédiats, les Collomb, Faustin et ses sœurs
Marthe et Angèle, expriment discrètement leur angoisse,
mais ils nous acceptent. Il est vrai qu’on achète monnaie
sonnante les produits de leur ferme. Cependant, ils sont informés
des exactions des Allemands et des miliciens français et sont
pleinement conscients des dangers encourus. Leur attitude a toujours
été digne, jamais hostile, malgré les risques
énormes.
Dans la famille d’Alfred Tron, il y a la même conscience
des risques, les mêmes angoisses. Nous nous y rendons tous les
jours pour y acheter le lait et le soir après la traite des
vaches deux ou trois d’entre nous se rendent chez eux. Alfred
Tron, campagnard robuste, la cinquantaine, moustache noire, béret
basque, est un homme très doux, rayonnant de bonté.
Sa femme et sa fille Léa sont à son image. Ils vivent
en harmonie tous les trois , au bout du monde, du travail de la terre.
Pas de mécanisation, seulement un mulet. Bien que, par notre
présence, ils vivent sous la menace et nous sommes reçus
fraternellement. On nous fait asseoir , on nous offre du vin, et nous
causons. Tout est chaleureux, u compris la pièce et son fourneaux
pétillant. Nous y serons tous fastueusement invités
avec tout le pays pour la « fête du cochon ». chaque
famille tu son ou ses cochon une fois l’an, c’est alors
l’occasion d’une grande fête conviviale qui se prolonge
tard dans la nuit. Nous nous sentons bien chez ces amis instruits,
raffinés.
Nous retrouvons le même type de relations dans beaucoup de foyers.
Décidément, les Résistants sont biens reçus
partout, et nous avons particulièrement apprécié
la famille. Roux. Nous, bourgeois envahissants, dangereux, sommes
reçus sans aucun réticence, sans inquiétude apparente.
Madame Roux, assez forte, souriante et calme –s’avérera
admirable plus tard durant les opérations militaires. Avec
ses cinq enfants, un mari à son image, elle est aussi notre
mère. Elle nous a tous adoptés et nous sommes toujours
les bienvenus. Nous passons chez eux de nombreuses veillées
dans la gaîté et l’optimisme d’une maison
jeune et fraîche. Nous sommes souvent retenus à leur
table, et Madame Roux cuisine très bien. On peut ici, aux Clarionds,
écouter la radio. Nous dansons aussi, avec la famille et avec
les voisins. L’hiver est long et c’est souvent la fête.
La générosité, le patriotisme, et aussi l’instruction
sont les moteurs de cette grande famille. Maurice, le fils aîné,
participera brillamment en première ligne à la bataille
du Pas de la Tour.
Aucune citation militaire n’aura pourtant récompensé
cette famille, dont le comportement durant la Résistance aura
été à tout point exceptionnel.
Il faut citer aussi aux Clarionds, le père Collombn vétéran
de la guerre de 14, grand moustachu qui vit seul avec son fils, mais
se fait fort d’accueillir les résistants, de les régaler
avec sa bonne cuisine. On fait aussi la fête chez lui, petit
louis jouant de l’accordéon.
Les voisins des Clarionds tiennent la cabine téléphonique.
C’est là que nous montons la garde toute les nuits par
groupe de deux. En cas de menace allemande, tous nos amis de la vallée,
la téléphoniste du Martinet, doivent nous avertir. Les
opérations de repli dans la haute montagne sont prévues.
L’attitude des gendarmes à notre égard a été
correcte. Ils nous ont demandé sur la route une seule fois
nos vrais faux papiers sans insister. En revanche, nous les avons
aidés à rattraper deux malfaiteurs venus se réfugier
dans la haute vallée.
Le docteur Grouès de Barcelonnette n’avait aucun moyen
de se déplacer . Mon cousin Georges et moi, médecins
en fin d’études, ne craignions pas de faire des dizaines
de kilomètres à pied de jour et de nuit. Nous nous sommes
mis à la disposition du pays. Nous avons été
adoptés d’autant plus que nous ne demandions pas d’honoraires.
Assez peu rompus pour palper un ventre ou écouter avec finesse
des poumons, nous avons su, je crois, prescrire correctement des sulfamides,
des examens de laboratoires et rassurer nos patients. Souvent sollicités,
nous avons constitué un maillon dans le système de relations
avec le pays profond.
Les avocats et autres hommes de loi de notre groupe ont aussi fonctionné
sur le même registre et nous nous sommes sentis tous parfaitement
intégrés.
Cette population digne, instruite, a bien prix conscience de notre
combat. Elle a voulu y participer en partageant notre existence. Les
jeunes sont venus avec nous manier les armes, courir les montagnes,
et aussi « taper la carte », festoyer avec nous. Ils ont
été aussi tout de suite exposés au feu. Certains
ont été les premiers à mourir.
Le maquis du Laverq, qui sera par la suite le groupe Lorrain, est
commandé par Jean Lippmann « Le Capitaine Lorrain »
que nous appelons familièrement « le gouverneur ».
[haut de page]
Qui
est Jean Lippmann ?
On dit de lui que c’est un héros des deux guerres. Je
pense qu’il est surtout un véritable citoyen, conscient,
un bourgeois cultivé, un honnête père de famille.
Il est, comme nous tous, le produit de son époque, le produit
de son milieu.
Son grand père maternel est la figure emblématique,
le modèle auquel on s’identifie. il est né en
1832, républicain, franc-maçon, une exception à
l’époque. c’est aussi un homme d’action,
déterminé, engagé. Très jeune et peu fortuné,
il s’engage comme simple soldat. Il revient de la campagne de
Crimée amputé, avec le grade de colonel. En 1871, à
la manière de Garibaldi, il lève des francs-tireurs
et va combattre l’occupant prussien. Jean, le petit-fils qui
porte son prénom, l’imitera en 1943, 72 ans plus tard,
et il en mourra.
Du côté de son père, c’est un milieu bourgeois,
plutôt conservateur, économe, conformiste.
Jean est né en 1890. C’est l’époque de l’Affaire
Dreyfus, la montée du nationalisme belliqueux, de l’antisémitisme.
autour de lui, dans sa famille, c’est la réprobation
de l’iniquité.
Son père, enseignant, lui donne une solide éducation
scientifique rationnelle. Il suit des cours aux Beaux-Arts, dessine
très bien. Sa mère est musicienne, chante en public.
Avec son frère aîné, il pratique les sports de
montagne. Il est trilingue, avec une préférence pour
la culture italienne. Jean est un véritable humaniste.
Jean se marie en 1914. Son épouse est douce, modeste, cultivée,
issue d’une famille israélite croyante.
La guerre arrive ; Jean n’adhère pas à l’engouement
nationaliste guerrier du moment. Mobilisé très tôt,
il n’a pas d’ambition militaire. Il sera officier seulement
fin 1917, après trois années de rang. Comme avocat,
il s’applique à défendre, en 1917, les déserteurs
pacifistes qui seront exécutés. Il est conscient du
massacre sanglant, des super-profits de l’industrie de guerre.
Il ne chante et ne chantera jamais victoire après 1918.
Très traumatisé par ce vécu, il refuse d’en
parler, de tirer des bénéfices de quelque exploit. iL
conserve cependant une certaine « technologie » militaire,
un certain goût pour la précision de l’artillerie,
pour la recherche des positions stratégiques, pratique qu’il
utilisera dans les combats de la Résistance.
Après la guerre, il se pose beaucoup de questions sur notre
comportement vis-à-vis des Allemands, en particulier sur cette
haine incoercible. Il manque de culture germanique. S’il connaît
le langage universel de Beethoven, Wagner, Schubert, dont il est passionné,
il ne connaît rien de l’Allemagne diabolisée par
l’idéologie du moment. Il va donc à contre-courant
: il fait faire de l’Allemand première langue à
ses quatre enfants, fait venir des lectrices d’allemand à
la maison et, dès qu’il le peut, en 1932, voyage avec
toute la famille en Autriche, Allemagne, Tchécoslovaquie, jusqu’en
1936.il aime s’identifier avec l’habitant, communiquer,
démolir les tabous.
Depuis toujours il est pacifiste, humaniste, internationaliste,. Malheureusement,
à cause du fascisme, ce sera de courte durée quant à
la pratique. Sa vie civile aussi sera très courte.
Entre 1919 et 1929, il faudra élever quatre enfant. En 1929,
sans fortune, aidé par sa famille, il achète à
Nice une charge d’huissier. Dans sa profession aussi, il fera
preuve de personnalité et de générosité.
Malgré sa culture bourgeoise, il est du côté des
chômeurs, avec les grévistes en 1936. Il opte pour le
Front Populaire, pour les républicains espagnols, suit les
meetings de la gauche, lit la presse de gauche. Faisant autorité,
personnage écouté, il est prosélyte des idées
avancées, progressiste, non communiste mais certainement sympathisant.
Il soutient le « Secours Rouge International » et y cotise.
En précurseur, il donne des congés payés à
ses employés.
En 1939, Renée Lippmann est mourante. Jean, désespéré,
s’engage dans la guerre à 49 ans. Près de ses
eux fils mobilisés, il veut combattre le nazisme. Il est fait
prisonnier en juin 1940.
Rapatrie sanitaire en décembre 1940, il rejette très
vite le pétainisme, en cours dans les oflags, et discrètement,
s’engage dans la Résistance. Ainsi, Jean Lippmann est
l’exemple d’un honnête citoyen qui s’est dressé
contre l’infamie et qui en mourra. [haut de
page]
Un
toit pour un maquis
Nous sommes logés dans le presbytère. La Municipalité
de Méclans, de connivence, nous autorise à l’occuper.
nous allons y rester six mois –tout l’hiver 43-44.
Cette maison en bon état occupe le centre du hameau de l’Abbaye,
adossée à la petite église.
Nous occupons les trois pièces du 1° étage, bien
exposées au soleil. La place centrale est la salle commune,
avec un assez bon poêle de campagne, qui nous chauffe quand
il ne fume pas trop, et qui chauffe aussi nos casseroles. On a trouvé
je ne sais où une grande table, et dans l’église
de nombreux prie-dieu qui nous servent de chaises. Dans cette pièce
nous avons aménagé un lit pour Eva, la fille du gouverneur.
Seule femme, elle apporte les nécessaires compétences
féminines à la bonne marche de la maison. Elle épousera
par la suite Raymond Baby.
Nous dormons dans la pièce attenante, où nous avons
installé un bas-flanc : paille et planches à même
le sol. Nous y dormons tous, tout habillés, côte à
côte, et en principe, nous devons garder aux pieds nos gros
souliers toute la nuit.
La troisième pièce est la réserve de vivres.
Bien maigre au début, elle sera par la suite mieux fournie.
Ce sera toujours difficile d’apaiser l’appétit
d’une dizaine d’affamés.
Les armes restent à portée de main. Ce sont quelques
mauvais mousquetons abandonnés deux mois auparavant par les
Italiens avec très peu de munitions, deux revolvers d’ordonnance,
vestige de la guerre de 39-40, appartenant à Jean et Jacques.
Au rez-de-chaussée, on entrepose quelques rares outils et par
la suite des skis récupérés sur l’ex 15°
B.C.A.
Dans le grenier, facile d’accès par un escalier, il y
a l’issue qui donne sur un talus derrière la maison.
C’est une possibilité de fuite dans la nature, en cas
d’alerte. [haut de page]
Le
problème du bois
Le bois est indispensable pour se chauffer –l’hiver est
rude- et pour faire cuire les repas. Nous obtenons une vague autorisation
d’abattre quelques mélèzes dans le petit bois
d’en face. On nous prête de grandes scies, et c’est
avec beaucoup de maladresse, de difficulté, que nous débitons,
très mal, un arbre. Joseph Gilly, paysan-maquisard, vient avec
son mulet tirer ce tronc jusqu’à notre porte. Le bois
vert brûle mal, nous enfume : il faut ouvrir les fenêtres,
nous envions les gens qui ont du bois sec. Que faire ? Plus haut,
il y a un hameau abandonné, les Ducs. Tous les toits sont en
bardeau. Nous obtenons encore un vague autorisation de le brûler.
Nous descendons par le sentier ces bonnes planches sèches.
José, nouveau compagnon dégourdi et actif, construit
un traîneau. Nous transportons ainsi de bonnes quantité
de bois qui sera vite débité. Le feu va pétiller
sans fumer : c’est le confort. [haut de page]
L’éclairage
Il est misérable.
L’électricité n’arrive pas à l’Abbaye.
Nous n’avons ni pile, ni pétrole. Nous dénichons
des lampes à carbure de calcium, l’acétylène
éclaire bien mais noircit tout. Une petite chance cependant
dans notre dénuement. [haut de page]
Le
ravitaillement
Rien à manger les premiers jours. Mais la prise en charge par
les organisations de Barcelonnette se fera vite sentir. oN nous attribue
une bonne ration de pain. Armando, le boulanger, de la Fresquière,
sait pour qui il travaille. Il fait des rations généreuses
et ajoute des brioches (luxe extrême à l’époque)
les dimanches et jours de fête. Le sac de pain nous est livré
au Martinet. Nous devons faire 12 km aller et retour pour le récupérer.
Barcelonnette, grâce à la minoterie Chabre, nous donne
de la farine à volonté –et peut-être aussi
des subsides qui, ajoutés aux nôtre, nous permettent
d’acheter aux paysans pommes de terre et autres légumes,
lait, œufs, et parfois poulets, lapins et même moutons.
Ce sont les médecins qui sont chargés –bistouri
oblige- de saigner les animaux. Nous allons être bien nourris.
Les cuisiniers s’appliquent : le « gouverneur »
est exigeant et gourmand.
A signaler que nous avons conduit une vache de Seyne au Laverq par
les chemins, en franchissant le col de la Bernarde. Le plus gros problème
a été sa mise à mort. [haut de
page]
Les besognes quotidiennes
Il règne
au maquis une ambiance fraternelle. Tout est équitablement
partagé. Personne ne rechigne aux travaux collectifs. Ceux-ci
se font par groupes de deux.
Il y a le groupe de jour. Premiers levés, les deux désignés
allument le feu et font le déjeuner. Ensuite balayage et entretien
de la maison, cuisine pour les repas, bûches pour le feu.
Un autre groupe va au ravitaillement : pain, achats chez les paysans.
Un autre groupe descend le soir monter la garde au hameau des Clarionds,
à trois quarts d’heures de marche, plus bas dans la vallée,
et y passer la nuit. Il pourra ainsi donner l’alerte s’il
y a menace.
Nous sommes tous jeunes et cette vie commune est très bien
acceptés. Nous avons de longues discussions chez nous et aussi
chez les paysans, nous évoquons les même thèmes.
Nous avons des jugements très sévères pour tout
ce qui est allemand. Notre anti-germanisme est violent et sectaire.
Jugements par contre très favorables aux Anglais d’abord,
aux Russes, aux Américains. Pétain est fustigé.
Nous parlons aussi volontiers des thèmes humanistes : liberté,
justice, et aussi malthusianisme et autres sujets philosophiques.
La conversation, c’est inévitable chez les Français,
va divaguer sur la gastronomie. Mais avant tout, nous aspirons à
restaurer la République et l’abondance.
Jacques a réussi à monter une bonne bibliothèque.
Elle comble nos moments creux, qui hélas, sont fréquents.
Elle alimente aussi nos discussions. [haut de page]
Préparer
l’action militaire
Notre activité
ne se limite pas aux tâches quotidiennes. Nous visitons la région,
le grand massif montagneux de la Blanche. Heureusement la majorité
d’entre nous sait skier, et ceux qui ne savent pas apprennent.
Les skis récupérés sur l’armée s’avèrent
indispensables.
Les premières incursions sont destinées à faire
des dépôts de vivres, dans des bergeries éloignées.
Il faut toujours prévoir la guerre.
Les autres incursions nous ont permis de visiter de nombreux sommets
et cols, nous gardons d’inoubliables souvenirs de ces randonnées,
des descentes à skis. Là aussi notre amitié s’est
consolidée. Très souvent les paysans que nous avons
équipés se joignent à nous, à nos joies.
Notre forme physique est excellente. Nous connaissons la montagne.
Nous allons être prêts au combat.
Nous sommes restés six mois à l’Abbaye. tout un
hiver dans la neige. De plus en plus nous songeons aux actions militaires
imminentes. Nous préparons des plans d’embuscade. le
« gouverneur » nous quitte de plus en plus souvent et
dès la fin mars, nous le voyons pratiquement plus. Nous saurons
plus tard qu’il a été adopté par l’Etat-Major
régional, qu’il aura négocié avec la résistance
italienne les accords de Barcelonnette, et qu’il aura été
nommé commandant militaire de notre secteur (Basses-Alpes).
Jacques, son fils aîné, prend le commandement de notre
groupe qui s’étoffe. [haut de page]
Qui est Jacques Lippmann ?
Jacques Lippmann,
né en 1915, est un jeune officier de réserve d’artillerie
de montagne. Il a fait une remarquable guerre de 39-40 : deux citations,
légion d’honneur à 25 ans. Il a entamé,
depuis 1940 une carrière d’avocat où il s’est
déjà battu pour la défense du droit alors bafoué
par la justice de Pétain.
Des recoupements effectué par la suite nous apprennent qu’il
a déjà, auparavant, joué un rôle important
dans la Résistance en ville à Nice au réseau
Tartane-Masséna : d’après les témoignages
des cheminots, ceux-ci le renseignaient sur les transports de matériel
stratégique et les mouvements de troupes occupantes. Lui-même
fournissait des explosifs aux cheminots.
Christian Argenti, agent de liaison régional, après
une épopée dramatique à la gestapo, vient se
réfugier chez nous. D’autres jeunes, des volontaires,
des réfractaires au travail obligatoire, des réfugiés
politiques, des israélites vont grossir nos troupes. Ils ont
la chance d’avoir trouvé un maquis bien organisé.
Jacques va régulièrement à Barcelonnette. Nous
apprendrons qu’on lui a confié une importante mission
militaire : le verrouillage de la vallée de l’Ubaye au
Pas de la Tour.
[haut de page]
Rencontre avec les Partisans italiens
A la mi-avril
(nous partirons le 1° mai), ordre nous est donné de quitter
l’Abbaye. Des photos montrent comment les habitants de la vallée
nous ont prêté main forte, eux et leurs mulets, pour
déménager toute notre installation sans laisser de traces.
Nous émigrons au Lambournet, altitude 1 800 mètres.
C’est un petit groupe de granges sur les crêtes dominant
St-Barthélémy, perdu dans une clairière en pleine
montagne.
Mais Barcelonnette ne nous laisse pas souffler. Notre engagement se
précise, nous devons faire partie d’une expédition
en Italie pour y cherche des armes : ceci à la suite des accords
de Saretto, signés grâce aux démarches de mon
père auprès de Galimberti, commandant régional
des Aprtisans italiens.
Nous descendons tout droit au Martinet par des chemins perdus. De
là, un camion nous emmène à Barcelonnette. L’impression
d’être en ville est fantastique. Nous découvrons
le célèbre moulin Chabre, lieu de rassemblement où
nous attendent notre gouverneur et Ernest Chabre, impressionnant par
sa stature, son calme souriant. Nous devons aller à pied en
Italie, à partir de Faucon. Nous nous engouffrons sous la bâche
d’un camion, où nous retrouvons nos compagnons d’épopée.
nous sommes déposés dans un pré à la sortie
de Faucon. Le départ a lieu en fin d’après-midi.
Très discrètement, sous la conduite d’un gars
du coin, nous nous acheminons par petits groupes jusqu’à
la gorge du Pas de Grégoire. Nous traversons la route nationale
et l’Ubaye sur l’unique pont, en rampant.
De l’autre côté de la rivière, nous sommes
vite protégés par les bois. Nous progressons d’abord
dans une zone très escarpée –plusieurs abandonnent-
et traversons le bois de la Silve où la nuit nous surprend.
Avant le jour, nous traversons l’Ubayette. nous nous palnquons
dans le cimetière de Cestamussat –bien abrités
par la muraille( avant de franchir la route du Col de Larche, très
surveillée de nuit et de jour par une navette allemande. Cette
nuit, nous sommes signalés, et la navette allemande balaie
le paysage avec des phares.
Le petit jour nous surprend sur les maquisards italiens nous attendent.
Dans le froid, pas moyen de se reposer. Nous prenons possession de
quatre mitrailleuses Fiat. Il y a d’énormes quantités
de cartouches et les Italiens nous font tirer de longues rafales.
Nous attendons le soir pour entamer le long retour, lourdement chargés
: le pied, la mitrailleuse elle-même, les munitions sont très
lourdes, très incommodes à porter sur ces mauvais chemins,
la nuit. Tout le monde a souffert, mais bien armés, nous étions
plus rassurés pour franchir la zone surveillée, dangereuse.
Deux contrebandiers auront payé de leur vie le passage après
nous de cette zone, où nous avions créé l’alerte.
nous déposons nos armes dans une caches sur les bords de l’Ubayette,
passons une partie de la nuit dans le fort de Roche-Lacroix. Nous
le quittons avant le jour, ce qui nous permet de voir dans la brume
du matin un troupeau de chamois passer sous nos yeux. Le retour es
fait sans histoire à Barcelonnette, après avoir évité
toutes les embûches. On nous attend avec une bonne restauration,
ô combien appréciée après cette marche
le ventre creux, dans l’accueillant moulin Chabre. Et, tout
de suite après, nous attendent les huit cents mètres
de dénivellation de la montée au Lambournet.[haut
de page]
Lambournet
Nous finissons
le mois de mai dans ce sacré perchoir de Lambournet. Nous savons
que la guerre est pour bientôt. Nous avons peu de temps pour
apprécier les près fleuris et ensoleillés, le
splendide paysage ; pas de place pour les pensées bucoliques
et le plaisir de sentir longuement les parfums de printemps.
Il nous faut préparer un terrain de parachutage dans le fond
de la Blanche : grand tas de bois que nous devons allumer si le message
passe à la radio. Il faut aussi continuer à descendre
au Martinet et remonter lourdement chargés nos huit cents mètres
de dénivelé.
Il faut donc être à l’écoute de Londres,
et nos équipes vont, à tour de rôle, écouter
la radio chez les Gilly de St-Barthélémy, à l’heure
où passent les messages. Nous attendons surtout le message
« le petit chat miaulera trois fois », signal pour nous
du débarquement et de notre prise de position contre les Allemands
sur la route nationale.
Le 6 juin arrive : le groupe Lorrain bien soudé, bien armée,
va entrer dans la bataille.
Notre maquis, sous les ordres de Jacques, arrête le 9 juin,
les Allemands au Pas de le Tour . José Gilly, qui est venu
chez nous dès l’hiver, et Maurice Roux , notre ami des
Taroux, avec leur F.M, seront les artisans de cette victoire.
C’est le début des combats, qui dureront jusqu’au
28 août 1944.
Le groupe Lorrain participera à la Libération du Haut
Verdon, du Haut-Var et des Alpes-Maritimes jusqu’à Nice.
Mais ceci est une histoire, trop longue, dont voici un court résumé.
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Les
combats du maquis Lorrain (juin-août 1944)
6
juin |
Verrouillage
ouest de la vallée de l'Ubaye en aval de Barcelonnette.
Barricade et embuscade au Pas de la Tour |
9
juin |
Le combat
avec un camion d’Allemands se termine à notre avantage |
13
juin |
Débordement
par l’ennemi. Le groupe décroche et se disperse dans
les bois. Regroupement dans le vallon de la Pierre (Laverq), Lorrain
se met à la disposition de Sapiin (Lécuyer), ses
agents de liaison ayant parcouru la région pour retrouver
l’Etat-major. |
fin
juin /
début juillet |
Ordre est
donné de passer les crêtes du Haut-Verdon. Le groupe
s’installe à Beauseyer et à Colmars |
14
juillet |
Fête
nationale. Cérémonie patriotique et défilé
en armes à Colmars. |
28
juillet |
Attaque allemandes.
Repli en contrôlant l’avancée des Allemands.
Retour au Laverq parles crêtes de Sestrières. Importante
concentration d’hommes dans le vallon de la Pierre. |
30
juillet |
Drame des
Eaux-Chuades : Jean Lippmann est capturé et fusillé
par les Allemands à la Favière. |
1°
août |
Sous les
ordres de Jacques Lippmann, retour dans le Haut-Verdon. Allos.
Des voitures transportent le groupe à Prapelet, où
de solides positions sont installées. Action concertée
avec les maquis de Guillaume et de Beuil. Participation au combat
de Daluis. |
du
8 au 28 août |
Progression
du maquis dans les Alpes-Maritimes, par Guillaume. Libération
de Puget-Théniers, de la Basse Tinée. Prise de position
à Plan du Var. Libération de l’arrière-pays
niçois. Consolidation de la libération de Nice le
28 août. |
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