> Retour


 

AU LAVERQ ET EN UBAYE / AOUT 1943 - JUIN 1944

Jean LIPPMANN et le maquis "Lorrain"


Résistants sous Vichy
Vers le Laverq
En symbiose avec les paysans
Qui est Jean Lippmann ?
Un toit pour un maquis
Le problème du bois
L'éclairage
Le ravitaillement
Les besognes quotidiennes
Préparer l'action militaire
Qui est Jacques Lippmann ?
Rencontre avec les Partisans italiens
Au Lambournet
Les combats du "maquis Lorrain"

 

 

 

 

 

 

Nos sources :

Archives du MRA
Témoignages de Jacques ANTOINE, Raymond BAILET, Paulette FRANCOIS, Jacqueline LAUTIER, Christiane MELON, Louis PIETRI, Maryse REVELAT.

 

 

 

 

 

En août 1943, mon cousin Georges-Felix Abraham et moi-même, tous deux futurs médecins au cours d’études à Lyon, décidons de prendre le maquis et de nous engager dans la Résistance. Nous arrivons à bicyclette à la Foux d’Allos, où mes parents ont, depuis quelques années, loué une vieille bâtisse. Nous y passions nos congés montagnards avant-guerre.

Convaincus de l’existence de mouvements de Résistance dans la vallée de Barcelonnette, nous franchissons les crêtes de la Blanche, descendons à l’Abbaye du Laverq, puis aux Clarionds. Là les langues sont déliées, un certain Joseph Gilly, enthousiaste et peu méfiant, va au devant de nos vœux. Nous couchons chez lui et le lendemain le brave Joseph nous emmène dans la petite école de Méclans (aujourd’hui gîte d’étape), où a lieu une réunion clandestine de volontaires de la Résistance.

Nous sommes bien une quinzaine, adolescents, jeunes et aussi hommes plus mûrs, tous paysans (sauf nous deux), et bien décidés à en découdre. La réunion est organisée et dirigée par le capitaine Car (qui mourra déporté) lequel s’avère être un sérieux recruteur. Il a tout à fait l’allure du capitaine de chasseur : petit, moustachu, jambes arquées, béret sur l’oreille, il ne lui manque que l’uniforme. il nous fait une grosse impression par son engagement total, son aura, sa conviction. C’est la première fois que la Résistance se présente à nous : quelle émotion !

Nous retournons à la Foux d’Allos, toujours à pied, par dessus les crêtes. Nous y assistons, en septembre 1943, à la débâcle de l’armée italienne.
Nous allons jusqu’à Nice, inconscients des dangers encourus, d’autant plus que nous y venions pour recruter d’autres maquisards parmi nos amis sûrs. Nous nous étions laissé pousser la barbe. Seul Raymond Baby, qui venait de déserter des Chantiers de jeunesse, monte avec nous à la Foux.
C’est là que nous rejoignent mon père Jean et mon frère Jacques Lippmann. La Wehrmacht et la Gestapo viennent d’arriver à Nice et leur tête est mie à prix. C’est qu’en effet, depuis 1940, tous deux sont engagés dans la Résistance. [haut de page]

Résistants sous Vichy

En 1940, Jean Lippmann et son fils Jacques habitent Nice. Les lois françaises interdisent alors aux Juifs un certain nombre d’activités professionnelles. Toutefois, en tant qu’anciens combattants et décorés pour faits d’armes, ils peuvent exercer leur métier de juristes (huissiers).
Officiers de réserve, ils estiment que la guerre n’est pas finie et ils vont s’engager dans la Résistance.
« L’huissier Jean Lippmann collabora dès 1941 à Combat, puis dirigea en 1942, le sous-secteur Nice-Menton du réseau Tartane-Massena » (Archives départementales des AM)
« Dès la formation de l’ORA, le capitaine Jean Lippmann adhéra et son réseau Masséna fut renforcé début 1943 par l’arrivée de Jean-Claude Aron » (même référence)
Nice vit alors sous l’occupation italienne, qui protègera ouvertement les Juifs contre les agissements de la police française.
Mais le 10 septembre 1943, le commando S.S. Brunner arrive à Nice et organise la chasse aux Juifs..
In extremis, les Lippamnn, Jean, Jacques et sa sœur Eva quittent Nice où ils sont dénoncés. Ils nous rejoignent à la Foux, accompagnés par un collègue de Jacques, Théo Rosenthal (il mourra au combat en août 1944).
[haut de page]

Vers le Laverq

Nous restons peu de temps à la Foux où nous ne nous sentons pas en sécurité. Les Allemands poursuivent leur chasse à l’homme, aidés par les collabos français. Nous passons sous la pluie, le 15 octobre 1943, les crêtes du haut Verdon, lourdement chargés. Dans nos sacs quelques vêtements chauds, des lourds sacs de couchage et des vivres : nous avons tué et salé un mouton, qui, hélas, ne se conservera pas , et nous emportons un stock de mauvaises patates de l’armée italienne. Heureusement, nous avons aux pieds de bonnes chaussures cloutées de montagnards.
Arrivés à Plan- Bas, nous laissons une partie de nos vivres dans la grande maison forestière, qui, à cette époque, étaient en très bon état et bien meublée. Nous nous posons la question de savoir si nous y installerons notre maquis. Plan-Bas se trouve en effet à une heure de marche de la ferme de la famille Tron, la plus haute de la vallée.
Il est urgent maintenant de reprendre le contact avec la résistance de l’Ubaye. Aussi, après ce bref arrêt, nous descendons à « l’Abbaye du Laverq ».
Nous y trouvons les trois habitants, Faustin Collomb et ses deux sœurs, Marthe et Angèle. Ils font volontiers table d’hôte pour les rares passants. Nous ne parlons pas de nos intentions, qu’ils devinent sûrement. Nous avons une grande impression de sécurité, l’Abbaye était loin de tout, perdue dans un grand massif montagneux. Notre angoisse est d’autant plus apaisée qu’ils nous servent un succulent repas, produit de la ferme, rarissimes à l’époque, pain blanc maison, le tout servi dans une délicieuse petite salle voûtée, avec meubles rustiques faits main.
Faustin loue les chambres, mais nous nous contentons du foin de la grange.
Le lendemain, Jean et Jacques Lippmann vont avec Joseph Gilly reprendre contact avec le capitaine Car.
A leur retour, après 48 heures, nous commençons à organiser le maquis du Laverq. Nous saurons que nous avons été pris en charge –nourriture, vêtements, logement, équipement, armes – par l’ORA de Barcelonnette.
La grande aventure va commencer. Malgré le froid, l’humidité, les privations, le logement sommaire, nous sommes heureux. Jean Lippamnn prend la direction de la petite troupe. Nous sommes sept au début, l’effectif grossit progressivement. Le maquis du Laverq constituera peu à peu une force de combat, un point de ravitaillement. [haut de page]

En symbiose avec les paysans

Notre maquis se trouve perché à « L’Abbaye », à 1 600 m d’altitude, dans la haute vallée de la Blanche du Laverq, affluent de l’Ubaye. Il n’y a pas de route, seulement un chemin muletier à partir des Clarionds, presque une heure de marche.
Seule la famille d’Alfred Tron vit toute l’année encore plus loin. La route s’arrête avec les Clarionds, l’électricité aussi. Au delà, on cuisine et on se chauffe au bois, on s’éclaire à la lanterne. Il n’y a pas de poste de TSF. Mais il y a le téléphone aux Clarionds et à l’Abbaye, et le facteur, notre ami Antiq, qui a succédé à Jules Gilly, monte le journal.
Nous pensons donc être en sécurité, en un lieu si éloigné et nous allons organiser notre existence.
Nos voisins immédiats, les Collomb, Faustin et ses sœurs Marthe et Angèle, expriment discrètement leur angoisse, mais ils nous acceptent. Il est vrai qu’on achète monnaie sonnante les produits de leur ferme. Cependant, ils sont informés des exactions des Allemands et des miliciens français et sont pleinement conscients des dangers encourus. Leur attitude a toujours été digne, jamais hostile, malgré les risques énormes.
Dans la famille d’Alfred Tron, il y a la même conscience des risques, les mêmes angoisses. Nous nous y rendons tous les jours pour y acheter le lait et le soir après la traite des vaches deux ou trois d’entre nous se rendent chez eux. Alfred Tron, campagnard robuste, la cinquantaine, moustache noire, béret basque, est un homme très doux, rayonnant de bonté. Sa femme et sa fille Léa sont à son image. Ils vivent en harmonie tous les trois , au bout du monde, du travail de la terre. Pas de mécanisation, seulement un mulet. Bien que, par notre présence, ils vivent sous la menace et nous sommes reçus fraternellement. On nous fait asseoir , on nous offre du vin, et nous causons. Tout est chaleureux, u compris la pièce et son fourneaux pétillant. Nous y serons tous fastueusement invités avec tout le pays pour la « fête du cochon ». chaque famille tu son ou ses cochon une fois l’an, c’est alors l’occasion d’une grande fête conviviale qui se prolonge tard dans la nuit. Nous nous sentons bien chez ces amis instruits, raffinés.
Nous retrouvons le même type de relations dans beaucoup de foyers. Décidément, les Résistants sont biens reçus partout, et nous avons particulièrement apprécié la famille. Roux. Nous, bourgeois envahissants, dangereux, sommes reçus sans aucun réticence, sans inquiétude apparente. Madame Roux, assez forte, souriante et calme –s’avérera admirable plus tard durant les opérations militaires. Avec ses cinq enfants, un mari à son image, elle est aussi notre mère. Elle nous a tous adoptés et nous sommes toujours les bienvenus. Nous passons chez eux de nombreuses veillées dans la gaîté et l’optimisme d’une maison jeune et fraîche. Nous sommes souvent retenus à leur table, et Madame Roux cuisine très bien. On peut ici, aux Clarionds, écouter la radio. Nous dansons aussi, avec la famille et avec les voisins. L’hiver est long et c’est souvent la fête. La générosité, le patriotisme, et aussi l’instruction sont les moteurs de cette grande famille. Maurice, le fils aîné, participera brillamment en première ligne à la bataille du Pas de la Tour.
Aucune citation militaire n’aura pourtant récompensé cette famille, dont le comportement durant la Résistance aura été à tout point exceptionnel.
Il faut citer aussi aux Clarionds, le père Collombn vétéran de la guerre de 14, grand moustachu qui vit seul avec son fils, mais se fait fort d’accueillir les résistants, de les régaler avec sa bonne cuisine. On fait aussi la fête chez lui, petit louis jouant de l’accordéon.
Les voisins des Clarionds tiennent la cabine téléphonique. C’est là que nous montons la garde toute les nuits par groupe de deux. En cas de menace allemande, tous nos amis de la vallée, la téléphoniste du Martinet, doivent nous avertir. Les opérations de repli dans la haute montagne sont prévues.
L’attitude des gendarmes à notre égard a été correcte. Ils nous ont demandé sur la route une seule fois nos vrais faux papiers sans insister. En revanche, nous les avons aidés à rattraper deux malfaiteurs venus se réfugier dans la haute vallée.
Le docteur Grouès de Barcelonnette n’avait aucun moyen de se déplacer . Mon cousin Georges et moi, médecins en fin d’études, ne craignions pas de faire des dizaines de kilomètres à pied de jour et de nuit. Nous nous sommes mis à la disposition du pays. Nous avons été adoptés d’autant plus que nous ne demandions pas d’honoraires. Assez peu rompus pour palper un ventre ou écouter avec finesse des poumons, nous avons su, je crois, prescrire correctement des sulfamides, des examens de laboratoires et rassurer nos patients. Souvent sollicités, nous avons constitué un maillon dans le système de relations avec le pays profond.
Les avocats et autres hommes de loi de notre groupe ont aussi fonctionné sur le même registre et nous nous sommes sentis tous parfaitement intégrés.
Cette population digne, instruite, a bien prix conscience de notre combat. Elle a voulu y participer en partageant notre existence. Les jeunes sont venus avec nous manier les armes, courir les montagnes, et aussi « taper la carte », festoyer avec nous. Ils ont été aussi tout de suite exposés au feu. Certains ont été les premiers à mourir.
Le maquis du Laverq, qui sera par la suite le groupe Lorrain, est commandé par Jean Lippmann « Le Capitaine Lorrain » que nous appelons familièrement « le gouverneur ». [haut de page]

Qui est Jean Lippmann ?

On dit de lui que c’est un héros des deux guerres. Je pense qu’il est surtout un véritable citoyen, conscient, un bourgeois cultivé, un honnête père de famille.
Il est, comme nous tous, le produit de son époque, le produit de son milieu.
Son grand père maternel est la figure emblématique, le modèle auquel on s’identifie. il est né en 1832, républicain, franc-maçon, une exception à l’époque. c’est aussi un homme d’action, déterminé, engagé. Très jeune et peu fortuné, il s’engage comme simple soldat. Il revient de la campagne de Crimée amputé, avec le grade de colonel. En 1871, à la manière de Garibaldi, il lève des francs-tireurs et va combattre l’occupant prussien. Jean, le petit-fils qui porte son prénom, l’imitera en 1943, 72 ans plus tard, et il en mourra.
Du côté de son père, c’est un milieu bourgeois, plutôt conservateur, économe, conformiste.
Jean est né en 1890. C’est l’époque de l’Affaire Dreyfus, la montée du nationalisme belliqueux, de l’antisémitisme. autour de lui, dans sa famille, c’est la réprobation de l’iniquité.
Son père, enseignant, lui donne une solide éducation scientifique rationnelle. Il suit des cours aux Beaux-Arts, dessine très bien. Sa mère est musicienne, chante en public. Avec son frère aîné, il pratique les sports de montagne. Il est trilingue, avec une préférence pour la culture italienne. Jean est un véritable humaniste.
Jean se marie en 1914. Son épouse est douce, modeste, cultivée, issue d’une famille israélite croyante.
La guerre arrive ; Jean n’adhère pas à l’engouement nationaliste guerrier du moment. Mobilisé très tôt, il n’a pas d’ambition militaire. Il sera officier seulement fin 1917, après trois années de rang. Comme avocat, il s’applique à défendre, en 1917, les déserteurs pacifistes qui seront exécutés. Il est conscient du massacre sanglant, des super-profits de l’industrie de guerre. Il ne chante et ne chantera jamais victoire après 1918.
Très traumatisé par ce vécu, il refuse d’en parler, de tirer des bénéfices de quelque exploit. iL conserve cependant une certaine « technologie » militaire, un certain goût pour la précision de l’artillerie, pour la recherche des positions stratégiques, pratique qu’il utilisera dans les combats de la Résistance.
Après la guerre, il se pose beaucoup de questions sur notre comportement vis-à-vis des Allemands, en particulier sur cette haine incoercible. Il manque de culture germanique. S’il connaît le langage universel de Beethoven, Wagner, Schubert, dont il est passionné, il ne connaît rien de l’Allemagne diabolisée par l’idéologie du moment. Il va donc à contre-courant : il fait faire de l’Allemand première langue à ses quatre enfants, fait venir des lectrices d’allemand à la maison et, dès qu’il le peut, en 1932, voyage avec toute la famille en Autriche, Allemagne, Tchécoslovaquie, jusqu’en 1936.il aime s’identifier avec l’habitant, communiquer, démolir les tabous.
Depuis toujours il est pacifiste, humaniste, internationaliste,. Malheureusement, à cause du fascisme, ce sera de courte durée quant à la pratique. Sa vie civile aussi sera très courte.
Entre 1919 et 1929, il faudra élever quatre enfant. En 1929, sans fortune, aidé par sa famille, il achète à Nice une charge d’huissier. Dans sa profession aussi, il fera preuve de personnalité et de générosité. Malgré sa culture bourgeoise, il est du côté des chômeurs, avec les grévistes en 1936. Il opte pour le Front Populaire, pour les républicains espagnols, suit les meetings de la gauche, lit la presse de gauche. Faisant autorité, personnage écouté, il est prosélyte des idées avancées, progressiste, non communiste mais certainement sympathisant. Il soutient le « Secours Rouge International » et y cotise. En précurseur, il donne des congés payés à ses employés.
En 1939, Renée Lippmann est mourante. Jean, désespéré, s’engage dans la guerre à 49 ans. Près de ses eux fils mobilisés, il veut combattre le nazisme. Il est fait prisonnier en juin 1940.
Rapatrie sanitaire en décembre 1940, il rejette très vite le pétainisme, en cours dans les oflags, et discrètement, s’engage dans la Résistance. Ainsi, Jean Lippmann est l’exemple d’un honnête citoyen qui s’est dressé contre l’infamie et qui en mourra. [haut de page]

Un toit pour un maquis

Nous sommes logés dans le presbytère. La Municipalité de Méclans, de connivence, nous autorise à l’occuper. nous allons y rester six mois –tout l’hiver 43-44.
Cette maison en bon état occupe le centre du hameau de l’Abbaye, adossée à la petite église.
Nous occupons les trois pièces du 1° étage, bien exposées au soleil. La place centrale est la salle commune, avec un assez bon poêle de campagne, qui nous chauffe quand il ne fume pas trop, et qui chauffe aussi nos casseroles. On a trouvé je ne sais où une grande table, et dans l’église de nombreux prie-dieu qui nous servent de chaises. Dans cette pièce nous avons aménagé un lit pour Eva, la fille du gouverneur. Seule femme, elle apporte les nécessaires compétences féminines à la bonne marche de la maison. Elle épousera par la suite Raymond Baby.
Nous dormons dans la pièce attenante, où nous avons installé un bas-flanc : paille et planches à même le sol. Nous y dormons tous, tout habillés, côte à côte, et en principe, nous devons garder aux pieds nos gros souliers toute la nuit.
La troisième pièce est la réserve de vivres. Bien maigre au début, elle sera par la suite mieux fournie. Ce sera toujours difficile d’apaiser l’appétit d’une dizaine d’affamés.
Les armes restent à portée de main. Ce sont quelques mauvais mousquetons abandonnés deux mois auparavant par les Italiens avec très peu de munitions, deux revolvers d’ordonnance, vestige de la guerre de 39-40, appartenant à Jean et Jacques.
Au rez-de-chaussée, on entrepose quelques rares outils et par la suite des skis récupérés sur l’ex 15° B.C.A.
Dans le grenier, facile d’accès par un escalier, il y a l’issue qui donne sur un talus derrière la maison. C’est une possibilité de fuite dans la nature, en cas d’alerte. [haut de page]

Le problème du bois

Le bois est indispensable pour se chauffer –l’hiver est rude- et pour faire cuire les repas. Nous obtenons une vague autorisation d’abattre quelques mélèzes dans le petit bois d’en face. On nous prête de grandes scies, et c’est avec beaucoup de maladresse, de difficulté, que nous débitons, très mal, un arbre. Joseph Gilly, paysan-maquisard, vient avec son mulet tirer ce tronc jusqu’à notre porte. Le bois vert brûle mal, nous enfume : il faut ouvrir les fenêtres, nous envions les gens qui ont du bois sec. Que faire ? Plus haut, il y a un hameau abandonné, les Ducs. Tous les toits sont en bardeau. Nous obtenons encore un vague autorisation de le brûler. Nous descendons par le sentier ces bonnes planches sèches. José, nouveau compagnon dégourdi et actif, construit un traîneau. Nous transportons ainsi de bonnes quantité de bois qui sera vite débité. Le feu va pétiller sans fumer : c’est le confort. [haut de page]

L’éclairage

Il est misérable. L’électricité n’arrive pas à l’Abbaye. Nous n’avons ni pile, ni pétrole. Nous dénichons des lampes à carbure de calcium, l’acétylène éclaire bien mais noircit tout. Une petite chance cependant dans notre dénuement. [haut de page]

Le ravitaillement

Rien à manger les premiers jours. Mais la prise en charge par les organisations de Barcelonnette se fera vite sentir. oN nous attribue une bonne ration de pain. Armando, le boulanger, de la Fresquière, sait pour qui il travaille. Il fait des rations généreuses et ajoute des brioches (luxe extrême à l’époque) les dimanches et jours de fête. Le sac de pain nous est livré au Martinet. Nous devons faire 12 km aller et retour pour le récupérer.
Barcelonnette, grâce à la minoterie Chabre, nous donne de la farine à volonté –et peut-être aussi des subsides qui, ajoutés aux nôtre, nous permettent d’acheter aux paysans pommes de terre et autres légumes, lait, œufs, et parfois poulets, lapins et même moutons. Ce sont les médecins qui sont chargés –bistouri oblige- de saigner les animaux. Nous allons être bien nourris. Les cuisiniers s’appliquent : le « gouverneur » est exigeant et gourmand.
A signaler que nous avons conduit une vache de Seyne au Laverq par les chemins, en franchissant le col de la Bernarde. Le plus gros problème a été sa mise à mort. [haut de page]

Les besognes quotidiennes

Il règne au maquis une ambiance fraternelle. Tout est équitablement partagé. Personne ne rechigne aux travaux collectifs. Ceux-ci se font par groupes de deux.
Il y a le groupe de jour. Premiers levés, les deux désignés allument le feu et font le déjeuner. Ensuite balayage et entretien de la maison, cuisine pour les repas, bûches pour le feu.
Un autre groupe va au ravitaillement : pain, achats chez les paysans.
Un autre groupe descend le soir monter la garde au hameau des Clarionds, à trois quarts d’heures de marche, plus bas dans la vallée, et y passer la nuit. Il pourra ainsi donner l’alerte s’il y a menace.
Nous sommes tous jeunes et cette vie commune est très bien acceptés. Nous avons de longues discussions chez nous et aussi chez les paysans, nous évoquons les même thèmes. Nous avons des jugements très sévères pour tout ce qui est allemand. Notre anti-germanisme est violent et sectaire. Jugements par contre très favorables aux Anglais d’abord, aux Russes, aux Américains. Pétain est fustigé. Nous parlons aussi volontiers des thèmes humanistes : liberté, justice, et aussi malthusianisme et autres sujets philosophiques. La conversation, c’est inévitable chez les Français, va divaguer sur la gastronomie. Mais avant tout, nous aspirons à restaurer la République et l’abondance.
Jacques a réussi à monter une bonne bibliothèque. Elle comble nos moments creux, qui hélas, sont fréquents. Elle alimente aussi nos discussions. [haut de page]

Préparer l’action militaire

Notre activité ne se limite pas aux tâches quotidiennes. Nous visitons la région, le grand massif montagneux de la Blanche. Heureusement la majorité d’entre nous sait skier, et ceux qui ne savent pas apprennent. Les skis récupérés sur l’armée s’avèrent indispensables.
Les premières incursions sont destinées à faire des dépôts de vivres, dans des bergeries éloignées. Il faut toujours prévoir la guerre.
Les autres incursions nous ont permis de visiter de nombreux sommets et cols, nous gardons d’inoubliables souvenirs de ces randonnées, des descentes à skis. Là aussi notre amitié s’est consolidée. Très souvent les paysans que nous avons équipés se joignent à nous, à nos joies.
Notre forme physique est excellente. Nous connaissons la montagne. Nous allons être prêts au combat.
Nous sommes restés six mois à l’Abbaye. tout un hiver dans la neige. De plus en plus nous songeons aux actions militaires imminentes. Nous préparons des plans d’embuscade. le « gouverneur » nous quitte de plus en plus souvent et dès la fin mars, nous le voyons pratiquement plus. Nous saurons plus tard qu’il a été adopté par l’Etat-Major régional, qu’il aura négocié avec la résistance italienne les accords de Barcelonnette, et qu’il aura été nommé commandant militaire de notre secteur (Basses-Alpes). Jacques, son fils aîné, prend le commandement de notre groupe qui s’étoffe. [haut de page]



Qui est Jacques Lippmann ?

Jacques Lippmann, né en 1915, est un jeune officier de réserve d’artillerie de montagne. Il a fait une remarquable guerre de 39-40 : deux citations, légion d’honneur à 25 ans. Il a entamé, depuis 1940 une carrière d’avocat où il s’est déjà battu pour la défense du droit alors bafoué par la justice de Pétain.
Des recoupements effectué par la suite nous apprennent qu’il a déjà, auparavant, joué un rôle important dans la Résistance en ville à Nice au réseau Tartane-Masséna : d’après les témoignages des cheminots, ceux-ci le renseignaient sur les transports de matériel stratégique et les mouvements de troupes occupantes. Lui-même fournissait des explosifs aux cheminots.
Christian Argenti, agent de liaison régional, après une épopée dramatique à la gestapo, vient se réfugier chez nous. D’autres jeunes, des volontaires, des réfractaires au travail obligatoire, des réfugiés politiques, des israélites vont grossir nos troupes. Ils ont la chance d’avoir trouvé un maquis bien organisé. Jacques va régulièrement à Barcelonnette. Nous apprendrons qu’on lui a confié une importante mission militaire : le verrouillage de la vallée de l’Ubaye au Pas de la Tour.
[haut de page]


Rencontre avec les Partisans italiens

A la mi-avril (nous partirons le 1° mai), ordre nous est donné de quitter l’Abbaye. Des photos montrent comment les habitants de la vallée nous ont prêté main forte, eux et leurs mulets, pour déménager toute notre installation sans laisser de traces.
Nous émigrons au Lambournet, altitude 1 800 mètres. C’est un petit groupe de granges sur les crêtes dominant St-Barthélémy, perdu dans une clairière en pleine montagne.
Mais Barcelonnette ne nous laisse pas souffler. Notre engagement se précise, nous devons faire partie d’une expédition en Italie pour y cherche des armes : ceci à la suite des accords de Saretto, signés grâce aux démarches de mon père auprès de Galimberti, commandant régional des Aprtisans italiens.
Nous descendons tout droit au Martinet par des chemins perdus. De là, un camion nous emmène à Barcelonnette. L’impression d’être en ville est fantastique. Nous découvrons le célèbre moulin Chabre, lieu de rassemblement où nous attendent notre gouverneur et Ernest Chabre, impressionnant par sa stature, son calme souriant. Nous devons aller à pied en Italie, à partir de Faucon. Nous nous engouffrons sous la bâche d’un camion, où nous retrouvons nos compagnons d’épopée. nous sommes déposés dans un pré à la sortie de Faucon. Le départ a lieu en fin d’après-midi. Très discrètement, sous la conduite d’un gars du coin, nous nous acheminons par petits groupes jusqu’à la gorge du Pas de Grégoire. Nous traversons la route nationale et l’Ubaye sur l’unique pont, en rampant.
De l’autre côté de la rivière, nous sommes vite protégés par les bois. Nous progressons d’abord dans une zone très escarpée –plusieurs abandonnent- et traversons le bois de la Silve où la nuit nous surprend.
Avant le jour, nous traversons l’Ubayette. nous nous palnquons dans le cimetière de Cestamussat –bien abrités par la muraille( avant de franchir la route du Col de Larche, très surveillée de nuit et de jour par une navette allemande. Cette nuit, nous sommes signalés, et la navette allemande balaie le paysage avec des phares.
Le petit jour nous surprend sur les maquisards italiens nous attendent. Dans le froid, pas moyen de se reposer. Nous prenons possession de quatre mitrailleuses Fiat. Il y a d’énormes quantités de cartouches et les Italiens nous font tirer de longues rafales.
Nous attendons le soir pour entamer le long retour, lourdement chargés : le pied, la mitrailleuse elle-même, les munitions sont très lourdes, très incommodes à porter sur ces mauvais chemins, la nuit. Tout le monde a souffert, mais bien armés, nous étions plus rassurés pour franchir la zone surveillée, dangereuse.
Deux contrebandiers auront payé de leur vie le passage après nous de cette zone, où nous avions créé l’alerte. nous déposons nos armes dans une caches sur les bords de l’Ubayette, passons une partie de la nuit dans le fort de Roche-Lacroix. Nous le quittons avant le jour, ce qui nous permet de voir dans la brume du matin un troupeau de chamois passer sous nos yeux. Le retour es fait sans histoire à Barcelonnette, après avoir évité toutes les embûches. On nous attend avec une bonne restauration, ô combien appréciée après cette marche le ventre creux, dans l’accueillant moulin Chabre. Et, tout de suite après, nous attendent les huit cents mètres de dénivellation de la montée au Lambournet.[haut de page]

Lambournet

Nous finissons le mois de mai dans ce sacré perchoir de Lambournet. Nous savons que la guerre est pour bientôt. Nous avons peu de temps pour apprécier les près fleuris et ensoleillés, le splendide paysage ; pas de place pour les pensées bucoliques et le plaisir de sentir longuement les parfums de printemps.
Il nous faut préparer un terrain de parachutage dans le fond de la Blanche : grand tas de bois que nous devons allumer si le message passe à la radio. Il faut aussi continuer à descendre au Martinet et remonter lourdement chargés nos huit cents mètres de dénivelé.
Il faut donc être à l’écoute de Londres, et nos équipes vont, à tour de rôle, écouter la radio chez les Gilly de St-Barthélémy, à l’heure où passent les messages. Nous attendons surtout le message « le petit chat miaulera trois fois », signal pour nous du débarquement et de notre prise de position contre les Allemands sur la route nationale.
Le 6 juin arrive : le groupe Lorrain bien soudé, bien armée, va entrer dans la bataille.
Notre maquis, sous les ordres de Jacques, arrête le 9 juin, les Allemands au Pas de le Tour . José Gilly, qui est venu chez nous dès l’hiver, et Maurice Roux , notre ami des Taroux, avec leur F.M, seront les artisans de cette victoire.
C’est le début des combats, qui dureront jusqu’au 28 août 1944.
Le groupe Lorrain participera à la Libération du Haut Verdon, du Haut-Var et des Alpes-Maritimes jusqu’à Nice. Mais ceci est une histoire, trop longue, dont voici un court résumé. [haut de page]


Les combats du maquis Lorrain (juin-août 1944)

6 juin
Verrouillage ouest de la vallée de l'Ubaye en aval de Barcelonnette. Barricade et embuscade au Pas de la Tour
9 juin
Le combat avec un camion d’Allemands se termine à notre avantage
13 juin
Débordement par l’ennemi. Le groupe décroche et se disperse dans les bois. Regroupement dans le vallon de la Pierre (Laverq), Lorrain se met à la disposition de Sapiin (Lécuyer), ses agents de liaison ayant parcouru la région pour retrouver l’Etat-major.
fin juin /
début juillet
Ordre est donné de passer les crêtes du Haut-Verdon. Le groupe s’installe à Beauseyer et à Colmars
14 juillet
Fête nationale. Cérémonie patriotique et défilé en armes à Colmars.
28 juillet
Attaque allemandes. Repli en contrôlant l’avancée des Allemands. Retour au Laverq parles crêtes de Sestrières. Importante concentration d’hommes dans le vallon de la Pierre.
30 juillet
Drame des Eaux-Chuades : Jean Lippmann est capturé et fusillé par les Allemands à la Favière.
1° août
Sous les ordres de Jacques Lippmann, retour dans le Haut-Verdon. Allos. Des voitures transportent le groupe à Prapelet, où de solides positions sont installées. Action concertée avec les maquis de Guillaume et de Beuil. Participation au combat de Daluis.
du 8 au 28 août
Progression du maquis dans les Alpes-Maritimes, par Guillaume. Libération de Puget-Théniers, de la Basse Tinée. Prise de position à Plan du Var. Libération de l’arrière-pays niçois. Consolidation de la libération de Nice le 28 août.

Douments-Témoignages-Recherche

publié par le Musée de la Résistance Azuréenne
http://resistance.azur.free.fr
resistance.azur@free.fr