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L'OPERATION DU 27 AVRIL 1942

Sous-marins et felouques au large d'Antibes

 

 

Nos sources :

Raymonde LEVY
Peter CHURCHILL
Louis ARAGON
Claude BOURDET

 

Notes de lecture

1. Yvn Morandat rapporte que Eli Levy fut le principal organisateur de l'évasion d'un groupe d'officiers britanniques de la prison de Lille en 1941.[retour au texte]

2. Le général Giraud, prisonnier de guerre depuis 1940, s'était évadé de la forteresse de Koenistein, le 17 avril, avec l'aide d'officiers résistants de l'Armée d'armistice.[retour au texte]

3. Une confusion existe, chez les différents auteurs, sur la date exacte de l'embarquement de d'Astier à Antibes. Les archives du B.C.R.A., auxquelles nous nous référons, consultées par Joseph Girard, indiquent bien le 27 avril. Le monument de la pointe de l'Ilette mentionne le 21 avril pour l'arrivée de Peter Churchill, alors que celui-ci a débarqué pour la première fois à Théoule le 9 janvier précédent.[retour au texte]



quoi



Port de Gibraltar, 1942. L’agent britannique Peter Churchill est chargé de conduire quatre opérateurs radio sur le territoire de l’Etat français, pour la liaison entre Londres et les réseaux de renseignements. Le témoignage ci-dessous est extrait de son livre « Missions secrètes en France, 1941-1943 »

Peter CHURCHILL

.. Le pas suivant consista à faire connaissance avec le sous-marin qui devait nous conduire à Antibes. Celui-ci, un P-42, était commandé par un jeune lieutenant de vaisseau d’environ vingt-six ans, nommé Alistair Mars… Ce devait être sa première opération en Méditerranéenne. Elle ne devait devenir offensive qu’après le débarquement des quatre hommes.

Avant de quitter Gibraltar, nous fîmes un exercice de nuit pour apprendre à ceux-ci à descendre dans leurs canots sans les faire chavirer, ce qui n’était pas facile, même par calme plat.

C’est enfin le départ. Nous sommes à la mi-avril 1942

La neuvième nuit, nous aperçûmes Saint-Raphaël et le phare d’Agay. Nous passâmes devant l’anse de l’hôtel Saint-Christophe où j’avais abordé en janvier, puis devant la baie de la Napoule, Cannes, l’île Sainte-Marguerite et Golfe Juan où nous plongeâmes avant l’aube. Dans la journée, le P-42 croisa devant Antibes que je pus examiner au périscope.

La nuit arriva enfin et nous fîmes surface. La lune, dans son dernier quartier, jetait des reflets devant nous. Je me tenais sur la passerelle, à côté du commandant, et nous nous trouvions à environ six kilomètres d’Antibes. Mars me poussa soudain du coude :
- Regardez ce maudit bateau, là, sans feux. Je ne veux pas qu’un patrouilleur signale notre position. Je vais l’aborder !
- N’en faites rien commandant. C’est peut-être une barque de pêche en fraude… qui éteint ses feux pour ne pas être découverte.

Soudain l’idée me vint qu’il s’agissait probablement d’une felouque espagnole, montée par un équipage polonais. Quinze jours auparavant j’avais eu une conversation avec le major de G, venu également à Gibraltar . Il ne savait où débarquer les hommes qui ne pouvaient partir en sous-marin et je lui avais indiqué la pointe de l’Esquillon, à mi-chemin entre Antibes et Agay. Mais je me souviens d’avoir dit : « Surtout ne laissez pas la felouque approcher d’Antibes où elle interférerait avec le sous-marin ; les conséquences pourraient en être catastrophiques ».

… La felouque, car c’était bien elle, dut voir le sous-marin en même temps que Mars la vit.. Elle s’éloigna aussi vite qu’elle le put…

Plusieurs fausses manœuvres ont lieu,
et il faut renoncer à l’opération prévue cette nuit là.

Le lendemain, nous croisâmes comme la veille. Pour passer le temps, j’expliquai à mes deux opérateurs ce qu’ils trouveraient en arrivant à terre. Je leur traçai un plan, indiquant le jardin circulaire qu’ils atteindraient par l’escalier de béton. Je leur dis que, du parapet où je m’étais assis, j’apercevais tout le boulevard du Maréchal Foch où, à la troisième rue, à droite, se trouvait la maison de Louis.

… La longue journée se termina enfin. Nous remontâmes en surface et attendîmes que la population allât se coucher…

A 23h30, Mars commença à se rapprocher. A environ trois kilomètres, nous vîmes des lumières puissantes se mouvoir à terre...

C’est une nouvelle complication : que signifient ces lumières ?

Je savais Mars désireux de se débarrasser au plus vite de tous les agents, afin de pouvoir commencer sa guerre, la vraie. Il ne pouvait être question d’ajourner encore l’opération…

Mon canoë avait déjà été mis à l’eau : un poste de radio et la valise d’un opérateur se trouvaient sur le banc arrière. Je me laissai glisser le long d’un filin. J’avais mon colt dans son étui d’épaule, ma torche autour du cou et, dans la poche, le compas où était indiquée la route à suivre au retour. Le P-42 se trouvait à environ 1 500 mètres de l’escalier.

… Mars fit monter deux mitrailleuses sur la passerelle, montrant un vif désir de voir réussir l’entreprise.

En m’approchant de la côte, je m’aperçus que les lumières provenaient de grosses lampes à acétylène attachées à l’avant de trois embarcations à rames.

Nouvel incident. Les pêcheurs antibois au lamparo vont involontairement retarder l’opération. Peter revient au sous-marin, puis repart vers Antibes et son escalier de béton, suivi de près par l’autre canot où se trouvent les deux agents à débarquer…

Dans l’obscurité désormais totale, il ne fut pas facile de retrouver l’escalier. Je m’échouai, un instant, sur des rochers submergés, mais me dégageai sans mal, et nous atteignîmes les marches sans nouvel ennui.

Je débarquai, déposai les paquets sur un rocher, pris le canoë et le plaçai sur un autre rocher, l’avant vers le large. Puis j’aidai Julien et Mathieu à descendre et leur dis de m’attendre, tandis que j’attachais l’avant de leur canoë à l’arrière du mien.

Ensuite, je montai l’escalier, d’abord avec le poste, ensuite avec la valise, en conservant ma main droite libre en prévision d’un incident. Mail il n’y avait pas âme qui vive à terre, et il faisait encore plus noir que dans le jardin. Je déposai les colis à un arbre et allai chercher les deux hommes.

Je vais aller vérifier l’emplacement de la maison, leur dis-je. Vous êtes bien cachés et n’avez rien à craindre. A mon retour, je siffloterai « La Madelon ». A tout à l’heure.

J’allais partir quand les feux de deux bicyclettes parurent sur la route. Nous nous cachâmes automatiquement tous les trois, tandis que deux policiers passaient.

J’essayais alors de me reconnaître, dans l’obscurité, de ce que j’avais vu en plein jour. En revenant vers le jardin pour chercher à l’est, je sifflotait « La Madelon ».
- Dans cette nuit, j’y perds mon latin, dis-je à mes compagnons. Je ne suis même pas sûr d’être dans la bonne ville.
- Ne vous en faites pas, dit Mathieu, qui désormais à terre, se sentait beaucoup plus rassuré. En tout cas, nous sommes dans la bonne région, car je perçois une odeur d’ail.

Cet optimisme me fit du bien. De l’autre côté, je reconnus bien le vieux fort, mais les maisons me parurent plus grandes. Je commençai à m’inquiéter, car il était déjà trois heures du matin. Je revins vers le jardin et, mes yeux s’étant accommodés à la nuit, je compris brusquement que l’avenue qui en partait était bien celle que je cherchais. Sans tenir compte de l’absence des plaques, j’avançai sur le trottoir jusqu’à la troisième rue transversale où se trouvait, j’en étais sût, la maison de Louis. C’était là, effectivement, et je lus le nom sur la porte Dr. A Lévy.

Qui est le docteur Elie Amédé Lévy ? Sa fille aînée nous le dit

Raymonde LEVY

Mon grand-père, Jules Lévy, colonel en 1915, est mort au front à cette date. Son fils Paul, engagé à 18 ans dans l’aviation, a été tué au combat le 22 mars 1918.

Mon père, Elie Lévy, qui avait commencé ses études de médecine, s’est engagé lui aussi à 18 ans en août 1914, dans les zouaves.

Au front, où il fut blessé deux fois et gazé, il reçut la Croix de guerre avec palme et la Médaille militaire, terminant la guerre dans le corps médical. Plus tard, il sera fait chevalier de la Légion d’honneur au titre de la guerre de 14-18.
En 1922, ses diplômes acquis, il s’installe à Paris comme médecin accoucheur, spécialisé dans la médecine enfantine. En 1923, il se marie avec Germaine Maldonnat : de ce mariage naîtront deux filles, moi-même Raymonde, en 1923 et Micheline, en 1926.

En 1933, on a dû lui enlever un poumon. Il décide de gagner une région plus propice pour sa santé, et nous nous installons en 1934 à Antibes, d’abord dans une villa, puis au 31 bis, boulevard Foch.

Mon père avait un caractère fier, indépendant, plutôt de gauche. Il avait institué la consultation gratuite pour les nourrissons le premier lundi de chaque mois. Dès 8 heures du matin, les enfants jusqu’à deux ans, arrivaient, étaient installés dans le salon, où le chat Moustique jouait avec eux.

Il arrivait fréquemment à mon père de recevoir des paiements en nature, ce qui gênait moins ses malades : le pêcheur apportait du poisson, le boucher de la viande, le cultivateur des poivrons et des tomates, le fleuriste des œillets. Celui qui ne pouvait pas payer ne payait pas. Tout cela a valu à mon père un grand attachement de la part de ses malades.

Il aimait la liberté, haïssait l’oppression. Il était fier d’être français, détestait les Allemands. Il en voulait tout autant à Mussolini, et n’a jamais voulu visiter l’Italie pour « ne pas lui faire gagner de l’argent ».

Mon père aimait la vie, la bonne chère, les amis à la maison, les bons vins, sa famille, les chats. Il y eut beaucoup de chats à la maison.

En 1939, à la déclaration de guerre, il a 44 ans. Il est mobilisé comme lieutenant de réserve à Castres, où il incorpore les jeunes classes. Il s’y ennuie. Au début de 1940, grâce à René Cassin auquel il était lié, il se fait verser à la 3° Division Légère Mécanique. Il fait la campagne de Belgique, se retrouve en pleine retraite à Malo-les-Bains, embarqué par les Anglais, rapatrié aussitôt. La 3° D.L.M. s’étant réformée, il poursuit le combat. La déroute des armées françaises l’amène dans le sud-ouest où il est démobilisé au début de juillet 1940, ayant encore obtenu la Croix de guerre avec citation.
Au moment de la défaite et de l’armistice, il est en contact avec le général Cochet, et envisage avec lui la possibilité de créer un noyau de Résistance. Lorsqu’il revient à Antibes, il a pris ses contacts, créé un réseau. Tout au long de l’année 1940-41, nous voyons défiler à la maison bien des gens dont Emmanuel d’Astier de la Vignerie, Yvon Morandat, l’agent anglais Peter Churchill, et tant d’autres dont nous ne connaissions pas les noms, et pour cause [1]

En fait, mon père travaillait pour le réseau anglais Buckmaster et dans le mouvement de Résistance Libération ; Ma sœur et moi servions souvent d’agents de liaison, portant des messages ou des plis urgent, allant chercher des agents qui arrivaient par le train. Des jeunes filles avec des jeunes gens, cela pouvait passer pour un flirt.

Nous avons gardé pendant plusieurs jours trois pilotes alliés abattus, incarcérés dans un fort, d’où la Résistance les a fait évader. Il y avait un américain, un Polonais et un Anglais. Ils ont gagné l’Espagne. Pas un ne parlait français.

Nous avions des liaisons avec Londres et recevions des fonds destinés à la Résistance. Les liaisons avec Londres étaient telles que nous recevions, au bout du boulevard Foch qui débouche sur la mer, à la pointe de l’Ilette, dans l’anse, des agents anglais et des Français rentrant d’Angleterre par sous-marins. Un monument se trouve à cet endroit aujourd’hui. La maison a été pendant de longs mois le point d’arrivée de nombreux agents qui attendaient les faux papiers que nous leur procurions. Nous avions tout un système de vraies-fausses cartes d’identité, cartes d’alimentation, etc. Nous gardions les agents quelquefois pendant quinze jours, et il nous est arrivé d’en cacher ainsi plusieurs à la fois. Puis ils se dispersaient dans toute la zone non occupée.

Revenons au récit de Peter Churchill. Nous sommes dans l’anse de l’Ilette, à Antibes, dans la nuit du 27 au 28 avril 1942.

Peter CHURCHILL

Je revins en hâte vers le jardin avec le sentiment que le pire était passé. Je ne m’inquiétais plus de retrouver le sous-marin. Mars m’attendais certainement. J’étais surtout heureux d’avoir rempli ma promesse.

Je rejoignis mes compagnons en sifflotant la Madelon.
-On vous croyait perdu, dit Mathieu
-Tout va bien. Désolé d’avoir été si long.
-Vous avez trouvé la rue ?
- C’est bien ce que je vous avais indiqué. Remontez cette avenue, comptez trois rues à droite. La maison est à l’angle opposé de cette-ci. Allez-y pendant que je vais chercher le reste des bagages. Je les laisserai ici et vous viendrez les prendre avant l’aube. Je penserai à vous et nous nous rencontrerons peut-être bientôt.

Je les regardai disparaître dans l’obscurité, puis redescendis l’escalier, remis les deux canoës à l’eau, disposai mon compas, et commençai à pagayer. Il était près de quatre heures du matin, mais la nuit demeurait très noire, et je ne distinguai rien du sous-marin.

Soudain j’aperçus trois éclats bleus sur la droite. Je tournais ma torche dans cette direction et changeai de route. Alastair Mars faisait plus que collaborer avec moi ! Travailler avec la marine était vraiment agréable.

J’accostai quelques instants plus tard. Sans perdre de temps en palabres inutiles, l’enseigne Haddow embarqua les deux paquets dans mon canoë, coupa la bosse qui reliait au second, fit tourner le mien et me dit :

-Faites vite, pour l’amour du ciel ! Voilà quatre heures que nous sommes ici et trois autres bateaux sont venus rôder en votre absence.
-Vouv vous êtes déplacés d’au moins sept cents cinquante mètres vers le nord-ouest, fis-je. J’ai failli ne pas vous retrouver.
- C’est le courant qui nous a déplacés.
- - Méfiez-vous. I y a de mauvais cailloux par ici
- A qui le dites-vous ! Nous passons notre temps à les éviter. Le commandant va encore se rapprocher de l’escalier pour vous recueillir plus vite, car l’aube n’est plus très éloignée.

N’ayant que sept cents mètres à parcourir, je fus bientôt près de la côte. Mes yeux s’étaient alors bien accommodés, et j’évitai facilement les rochers où je m’étais précédemment échoué. Soudain j’aperçus des silhouettes en haut de l’escalier. Je cessai immédiatement de pagayer, ouvris mon veston, sortis mon colt et le déposai, toujours attaché par sa lanière, sur le banc devant moi.

Des dizaines d’idées traversèrent mon esprit. Si je ne débarquais pas le second poste de radio, il faudrait des mois pour en amener un autre. Je ne pouvais pas le confier à un de ceux qui débarqueraient le lendemain. J’étais prêt à repartir vers le large.

Les silhouettes descendirent alors l’escalier, conduites, remarquai-je, par un homme chauve. Je respirai plus librement, car ce ne pouvait être que mon vieil ami Louis, qui devait avoir quelque chose à me dire. Quand j’en eus la certitude, je remis le colt dans son étui et je m’agrippai aux rochers.
Louis arriva, en sautant avec légèreté d’un rocher sur l’autre et me serra chaudement la main.

- Et les deux faux certificats de baptême que vous m’aviez promis pour mes filles ? me demanda-t-il de but en blanc.
- Vous êtes insatiable, docteur, répondis-je. Je viens de vous amener deux opérateurs de radio et vous venez me parler de ces certificats ! Nous imitons facilement les protestants, mais cela paraît plus difficile pour les catholiques. Vous les aurez dès qu’ils seront prêts. Mais que font là tous ces gens, Louis ?
- Vos garçons sont venus pour prendre le matériel, et une partie de la bande a suivi pour le plaisir.
- N’avez-vous jamais entendu parler de sécurité ?
- Non. Vous m’en direz quelques mots un de ces jours.
- Un de ces jours, ce sont les flics qui vous mettrons la main au collet.
- Eh bien, s’ils essayaient cette nuit, ils connaîtraient une vive surprise.
- Ils ne le feront pas cette nuit, mais à trois heures du matin, quand vous serez seul et endormi.
- Je sais ce que je fais, Michel. A propos, pourriez-vous me rendre un service ? Prendre sur le sous-marin un de mes amis qui voudrait gagner l’Angleterre. Il s’appelle Bernard.
- J’ai eu une mauvaise nuit, Louis, et je suis pressé. Dites-lui d’embarquer. On s’impatiente là-bas.
- Excusez-moi Michel. Il m’est si agréable de vous voir et de rencontrer des gens qui tiennent leur promesses ! Revenez vite.

Il prit les deux paquets et Bernard se présenta derrière lui pour embarquer. A ma grande horreur je vis mon ami de six pieds avancer vers mon canoë comme pour monter sur la passerelle d’un paquebot. Je m’écartai brusquement et Louis eut juste le temps d’éviter un bain matinal à Bernard.
- Pour l’amour du ciel, Bernard, murmurai-je, asseyez-vous et glissez-vous, sans quoi vous allez crever cette embarcation comme une feuille de papier.
Il obéit, mais j’eus des sueurs froides tant qu’il ne fut en place. Me tenant d’une main à un rocher, je serrai de l’autre celle du docteur, et je fis un dernier geste à Mathieu et Julie. Bernard me dit qu’il attendait mon arrivée depuis dix jours et qu’il n’était pas bien réveillé. Louis l’ayant tiré du lit dix minutes auparavant.

Qui est ce Bernard et de quelles missions est-il chargé ? Louis Aragon, écrivain réfugié à Nice avec Elsa Triolet, va nous en donner une première idée. Il avait connu Elie Lévy pendant la guerre de 1939-1940, lorsqu’il étaient tous deux officiers médecins, à Angoulème. Dans le roman « Mise à mort », Aragon évoque cette période, en se personnifiant sous le nom « d’Anthoine »
et en donnant à Elsa celui de « Fougère ».

Louis ARAGON

… Quel hasard mène Anthoine et Fougère par un jour gris aux remparts d’Antibes, dans cette demeure toute en vitres sur la mer, chez quelqu’un qui vient de recevoir visite d’une femme, pour eux une inconnue, arrivant tout juste de Vichy, avec une histoire à raconter, une histoire à dire à n’importe qui pourrait la faire parvenir à l’un de ces lieux de mystère, desquels on sait qu’ils existent, mais comment en trouver la clé ?…

C’est une belle femme dont je ne sais rien, mais que cette histoire agite. Elle dit… Pourriez-vous… elle dit, il faudrait que… elle dit comment faire parvenir… Donc, hier. Hier, exactement. Le maréchal. Oui, le Maréchal. Il a reçu le général Giraud évadé d’Allemagne [2]. Voilà ce que le Général … et le Maréchal a répondu. Elle sait par le détail ce qui s’est dit entre les deux hommes, le refus de Pétain… Comment, comment savez-vous cela, Madame ? Oh, mon Dieu, il faut que cela se sache. Ne pouvez-vous pas, Monsieur, n’avez vous pas, ou si vous connaissez, si par n’importe qui, quel chemin. Répétez, Madame, très exactement, pour que je retienne les mots, que je ne me trompe pas. Elle répète.

Nous sommes sortis. Il faisait grand vent, les quais étaient déserts, la ville vide, et froide, les palmiers gris… Cette histoire était bonne pour quarante-huit heures. Ma liaison venait juste de passer, on ne pourrait pas d’un mois ou deux. Tant pis. Alors, naturellement. Le docteur, cela m’était tout de suite venu à l’idée. Il n’avait pas changé physiquement, c’était toujours le même qu’à Angoulème, à peine redevenu civil, il n’avait jamais accepté l’armée ainsi dispersée. Mais bien d’autres choses en lui avaient pris ce tour d’abord qu’il refusait, quand nous nous disputions et qu’il disait, tout ce que vous voulez, tout, mais pas Pétain, ne touchez pas le Maréchal… c’était des histoires de l’autre guerre… alors pourtant que nous prenions ensemble les adresses des hommes, toute la division, en cachette, pour le cas d’une reconstitution clandestine…

Dans cette villa d’une avenue qui descend vers la base du Cap, je savais bien que c’était le lieu de croisement de divers fils. Tout se passait entre nous comme si nous ne racontions jamais rien. Nos organisations n’étaient pas les mêmes. Leurs secrets n’étaient ni à lui ni à moi. Ce jour-là, aux allées et venues de sa femme, ses filles, on pouvait comprendre qu’il y avait quelqu’un dans la maison. Je lui dis : « Pouvez-vous faire savoir, très vite, où il faut, que le général Giraud… » Il dit, attendez, il dit, je reviens, il dit, peut-être pourriez-vous lui raconter vous-même, il dit comme ça se trouve, il dit vous avez deviné, justement…enfin, c’était le patron de son organisation.

Non, il m’était interdit de le voir. Telles étaient les règles de la nôtre. Dites-lui tout de même bonjour, hein ? Le soir même, il devait, dans une crique du Cap… enfin, un sous-marin venait le prendre… La nouvelle sera cette nuit même à Alger où il y a… Bon, je n’ai pas besoin de savoir.

Le hasard. Le drôle de hasard. Je ne pouvais pas, en tout cas, deviner pourquoi tout ça, ce qui se préparait. Je n’ai su que bien plus tard le rôle inconscient que j’ai joué dans tout ça.

Un romancier n’est pas un historien. Louis Aragon ne dit pas qu’il a remis au nommé Bernard un document dactylographié de dix pages, relatant l’exécution par les nazis de vingt-sept otages à Châteaubriant, au mois d’octobre précédent. Ce document, arrivé à Londres, sera lu à la B.B.C. le 22 mai suivant.
Claude Bourdet, du mouvement de Résistance « Combat », nous donne l’identité de Bernard, Emmanuel d’Astier de la Vigerie, fondateur du mouvement « Libération », et d’autres précisions. Ceci est extrait de son livre « L’aventure incertaine ».

Claude BOURDET

C’est aussi dans les bars de Cannes que je rencontrai l’étonnant personnage nommé « Olive », de son vrai nom Francis Basin…Olive était un des plus brillants chefs du réseau de « S.O.E. », service britannique chargé de l’action en Europe.

Olive dut me considérer comme un parfait importun, car je le rencontrais surtout pour me plaindre… de Carte.. C’est lui qui avait, le 17 avril 1942 [3], organisé le départ pour Londres, dans un sous-marin, d’Emmanuel d’Astier, qui l’avait assuré être chargé d’une mission d’ensemble par les dirigeants de tous les mouvements, ce qui était totalement faux, Frenay et de Menthon ignorant tout de ce départ. Frenay était entré dans une colère bleue et, lors de mon passage à Marseille, m’avait chargé d’élever les plus vives protestations vis à vis d’Olive. Je joignis mes propres imprécations à celles de Frenay… J’avais l’impression que les Britanniques jouaient au maximum la division de la Résistance.

Revenons à Antibes, le 27 avril 1942. Peter Churchill
vient d’embarquer d’Astier de la Vigerie sur son canoë.

Peter CHURCHILL

Je n’eus pas à m’occuper du compas, car le P-42 n’était qu’à cinq cent mètres et fut vite en vue. En accostant, je formai mes mains en porte-voix autour de ma bouche et criai en direction de la passerelle :
- J’ai ramené un pote avec moi.

On dut mal comprendre, car j’entendis Buck Taylor (l’officier en second) dire au commandant : « Il a une dame avec lui ».

- Je me fous qu’il ramène Cléopâtre, ou Mary, reine d’Ecosse, pourvu que nous décanillions d’ici au plus vite ! répondit Mars.

Bernard et moi, aidés par des mains charitables, montâmes à bord tandis que le canoë disparaissait sous un panneau du pont. Le P42 était en marche avant que nous n’atteignions la passerelle.
Voyant Mars très occupé, je fis descendre Bernard et le conduisis au carré alors vide. Je lui tendis une cigarette et en allumai une avec délice. Le bruit des diesels fut une véritable musique à mes oreilles. J’étais sûr que Mars ne ferait aucune objection à recevoir ce nouveau passager quand il connaîtrait son identité.

Le bruit du klaxon déchira le silence. J’écrasai ma cigarette et Bernard m’imita. des corps s’affalèrent le long de l’échelle du kiosque et je compris que nous plongions en catastrophe.

Quelques secondes plus tard, Mars arriva au carré. Nous nous levâmes, mais il ne nous regarda pas, semblant tendre l’oreille. Puis nous entendîmes à notre tour comme le bruit d’un train lancé à toute vitesse dans la nuit. Ce bruit s’enfla puis diminua. Quand le silence se fut établi, troublé seulement par le ronronnement des moteurs électriques, Mars se détendit . L’instant dans lequel aurait pu éclater les grenades sous-marines était passé.

- eh bien, fit-il. Nous nous en sommes tirés de justesse. Heureusement qu’il n’a pas laissé de carte de visite. Il s’agissait d’un torpilleur français qui arrivait sur nous tous feux masqués. Je ne crois pas qu’il nous ai vus.

- Je vous dois doublement des excuses, dit Bernard, dans un anglais parfait. D’abord, pour vous avoir retardés de quelques minutes, ensuite parce que mes compatriotes du torpilleurs sont vos ennemis. Moi aussi, j’ai naguère commandé un de ces torpilleurs, et c’est une expérience nouvelle que de passer aussi près de la quille de l’un d’eux !

- Ne vous excusez pas, répondit Mars. Vous êtes le bienvenu à mon bord, surtout si vous vous livrez aux mêmes activités que Michel. Mais ce ne sera pas une croisière d’agrément, car, après avoir débarqué deux hommes la nuit prochaine, nous irons patrouiller sur la côte italienne.

- Je suis navré de vous avoir fardé ici pendant quatre heures et demie, dis-je à mon tour. Un des pêcheurs a sans doute signalé notre présence. Toulon a dû être alerté. Vous dire merci me paraît tout à fait insuffisant.
- De rien, fit Mars. Mes hommes et moi en avons goûté chaque minute.
On nous apporta des tasses d’excellent cacao et nous discutâmes les événements de la nuit dans tous leurs détails. Le P 42 venait d’enregistrer un premier succès.

Après cette opération d’Antibes, le sous-marin déposa les deux autres agents (en Italie ?) puis mit le cap sur Naples, pour torpiller les transports de troupes italiennes vers la Tripolitaine. D’Astier n’arriva à Londres que le 12 mai.
Le général De Gaulle le chargea d’une mission auprès de Roosevelt, mais les rapports entre les Américains et la France libre n’en furent pas améliorés pour autant. D’Astier revint à Antibes le 2 juillet.
Qu’est devenu le docteur Elie Lévy par la suite ?

Raymonde LEVY

Tout cela a fonctionné jusqu’à la mi-1942, puis le terrain est devenu brûlant. Ma sœur et moi étions en pension à Nice, et je suis partie en août 1942 à Grenoble poursuivre mes études. Mon père et ma mère, qui a combattu sans cesse à ses côtés, ont quitté Antibes et se sont cachés près du lac de Laffrey, dans l’Isère. Puis ma mère est revenue à Antibes, et mon père est resté dans la Résistance à Lyon.

La maison a été fouillée, un soldat italien posté dans l’entrée, assis sur un coffre. Dans le coffre, il y avait un fusil. Le coffre n’a pas été ouvert, mais ils ont emporté un horoscope de mon père, établi par un ami, peut-être un code secret ? Dans toute tragédie, il y a un épisode comique.

Mon père a été enfermé au secret, à Nice, dans les pires conditions. Il s’est retrouvé, lors d’un interrogatoire, avec Peter Churchill et d’autres. Ils ont faits comme s’ils ne se connaissaient pas, et personne n’a parlé. Mon père a été transféré, toujours au secret, à Imperia. Là, on l’a employé à casser des cailloux sur les routes. Il avait donné sa parole d’officier de ne pas s’évader : son gardien , responsable de lui, avait quatre enfants. Il fut ensuite transféré à Chavari. Amedeo Rocchegiani, s’est occupé d’envoyer de l’argent et des secours aux prisonniers juifs et politiques. Il avait organisé l’évasion de mon père de telle sorte qu’il aurait pu trouver refuge à l’hôpital d’Ancone, où tout était prévu pour sa sécurité. Là encore, il a refusé, ayant donné sa parole.
En septembre 1943, tous les prisonniers politiques ont été livré par les Italiens aux Allemands, et, en tant que Juif, mon père a été emmené à Auschwitz-Birkenau II, et ça a été la fin.

Après quinze mois d’enfer à Auschwitz, le docteur Lévy est mort le 24 janvier 1945, lors de l’évacuation du camps par les nazis, devant l’avancée des troupes soviétiques. Il tomba épuisé sur la route de Ratibor et fut probablement abattu.

Douments-Témoignages-Recherche

publié par le Musée de la Résistance Azuréenne
http://resistance.azur.free.fr
resistance.azur@free.fr