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Les compagnies de travail
et les camps d'internement en France (zone sud)


Témoignage de Gustave Chauviré:

1. Utelle
2. Beuil
3. Bras d'Asse
4. Oraison
5. Saint Sulpice La Pointe
6. Eysses
7. Sisteron
8. Au maquis

Témoignage de Louis Piétri
[ lire ]

 

Notes de lecture :

(1)
Il s'agissait de l'amorce de la route joignant Utelle à la Tour sur Tinée.
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(2)
Le col de Moulinès est situé à 4 km au nord de Beuil, à près de 2000 mètres d'altitude, séparé de la frontière franco-italienne par la vallée de la Tinée.
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(3)
Tous ces camps d'internement prenaient l'appellation de "Centres de Séjour surveillé"
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(4)
Les Groupes Mobiles de Réserve étaient un corps de répression du gouvernement de Vichyà qui était confiée la garde des internés en 1942, et qui furent utilisés, par la suite, dans la chasse aux maquisards.
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(5)
Gustave Chauviré n'a donc pas vécu la révolte des détenus de la Centrale d'Eysses, qui eut lieu en février 1944, et au cours de laquelle treize détenus furent tués ou fusillés par les Miliciens français.
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(6)
Jean Allavéna était boulanger à Sospel (A.M) Retour au texte


(7)
Bruno Spettoli, chef de compagnie F.T.P., originaire de Saint-Martin du Var ( A.M.)

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(8)
Pour plus de détails sur les évasions de la citadelle de Sisteron et les combats qui ont suivi, lire le livre de Jean Garcin, De l'armistice à la Libération dans les Alpes de Haute-Provence.
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quoi


Au cours de la « Drôle de guerre », en 1939-1940, le gouvernement Daladier a fait procéder à l’arrestation et à l’internement d’anciens militants des organisations dissoutes après la signature, à Moscou, du Pacte germano-soviétique et la déclaration de guerre. Ce fut le cas de Gustave Chauviré, 44 ans, employé des transports parisiens, ancien membre de la C.G.T et du parti communiste.


LES COMPAGNIES DE TRAVAIL
ET LES CAMPS D'INTERNEMENT EN FRANCE

- témoignage de Gustave Chauviré-

J’ai été arrêté le 5 mars 1940 à Gentily, à 5 heures du matin. Commissariat de Gentilly, puis du 13° arrondissement de Paris, puis le stade Roland Garros. Là, les mobilisables étaient expédiés au camp de Saint Benoît (Seine et Oise, devenus Yvelines). Les autres au château de Bailet, propriété de la Fédération C.G.T. des Métaux… avant-guerre.

A Saint Benoît, nous étions logés dans une ferme appartenant au baron Henri de Rothschild, tout un symbole. On y constituait les « Compagnies spéciales de travailleurs ». nous étions habillés de bric et de broc, avec des tenues militaires qui, au fil des longs mois qui ont suivi, devenaient des loques. Certains camarades étaient, d’après leur fascicule, directement convoqués à Saint Benoît.

Au fur et à mesure de leur création, les Compagnies étaient expédiées dans les Alpes pour y travailler. Un encadrement spécial les accompagnait. Je fus affecté à la 4° Compagnie.

Le 21 avril 1940, nous prenions le train en gare de Perray pour Valence (Drôme), puis, en car, pour Roybon (Isère), camp de passage où nous restâmes que quelques jours.


Utelle (Alpes-Maritimes)
A partir du 2 mai 1940, nous avons travaillé à Utelle, dans des conditions déplorables, couchés sur la paille, dans des baraques à courants d’air. Nous construisions des routes, des ponts, poursuivant le travail commencé par des réfugiés espagnols [1]. Le travail était très dur, la nourriture insuffisante.

Un jour, travaillant à la barre à mine, j’attrapai une ampoule forcée à la main gauche, qui devint très douloureuse par manque de soins. Plusieurs nuits sans sommeil, pas d’infirmerie si ce n’est le nom que l’on avait donné à un local. Impossible de faire chauffer de l’eau pour essayer de me soulager. Après plus de 48 heures de souffrance, on me transporta dans un hôpital de campagne installé dans un ancien moulin à huile d’olives, à St Jean la Rivière. L’adjudant-chirurgien de Marseille me dit qu’il était temps de m’opérer car je pouvais y laisser la main ou, qui sait, le bras !
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Mai-juin 1940. Les blindés allemands enfoncent le front
et envahissent le territoire national


Beuil
Le 8 juin 1940, départ de la compagnie en cars pour Moulinès [2]. On m’a sorti de l’hôpital non guéri. Nous avons en somme contourné la montagne pour nous retrouver sur l’autre face. Même travail qu’à Utelle, mais ce court séjour fut marqué par quelques incidents.

Personnellement je restais à l’infirmerie que nous nous efforcions de constituer en nous battant avec la direction militaire du camp. C’est ainsi que, progressivement, je suis devenu « infirmier », tâche que j’ai pratiquée par la suite dans divers camps.

Pendant ce séjour, la menace d’entrée en guerre de l’Italie prenait corps. Elle se produisit aux environs du 20 juin. Nos baraques, situées au pied de la montagne, se trouvaient dans le champ de tir des obus échangés de part et d’autre de la frontière. Les batteries françaises étaient situés en en avant du village de Beuil, à quelques kilomètres de notre camp. Un tir trop court de l’un ou l’autre côté, et ç’aurait été la catastrophe pour nous.

Nos « anges gardiens », pas très courageux pour en découdre contre les Italiens, projetaient de se tirer avec les véhicules par la vallée du Cians, nous laissant tomber au risque de nous laisser prisonniers aux mains des fascistes italiens.

Ce projet était arrivé aux oreilles de certains camarades, ils prirent contact avec les soldats occupant un petit fort au-dessus de notre cantonnement. Ceux-ci nous assurèrent qu’ils nous préviendrait en cas d’alerte. Malgré cette assurance, nous montions la garde toutes les nuits autour des baraques.

Après l’armistice avec l’Italie, nous partions à pied par la vallée du Cians pour rejoindre Touët sur Var (35 km). Après quelques jours de cantonnement dans ce village, nous repartions à pied… Destination indiquée : Digne… pour être mobilisés ! Mais notre destination fut la Bégude-Bras d’Asse, dans les Basses-Alpes, où nous arrivions le 4 juillet 1940.
[haut de page]

Le 10 juillet, la France est livrée à Pétain qui crée l'Etat français.
Les internés du gouvernement Daladier ont tout à craindre
de cette nouvelle situation.
De nouvelles arrestations vont
avoir lieu qui grossiront l'effectif des camps.


Bras d'Asse (Basses-Alpes)
On nous logeait dans des granges ou des maisons abandonnées. Le travail sur les routes continuait, ainsi que les coupes de bois pour les boulangers, par exemple. Des camarades plus qualifiés que moi aménagèrent une infirmerie dans une grange appartenant au patron du café du village. Puis, en octobre 1940, nous avons été mobilisés, mais non libérés. [haut de page]


Oraison
Le 22 octobre, nous partions à pied pour Oraison, dans des cantonnements réquisitionnés. Le travail s’effectuait sur une digue de la Durance. J’étais chargé, avec ma trousse à pharmacie qui s’était un peu garnie depuis Utelle, d’apporter les premiers soins sur le chantier, aux malades et aux blessés éventuels.

Des camarades nous avaient rejoints, dont Lucien Sampaix, journaliste et dirigeant communiste, qui s’évada avec Neveu quelques temps avant notre départ d’Oraison.

Nous avions quelques échos de l’appel du général de Gaulle, et nous ne pensions pas que cette tragédie durerait si longtemps. Nous cherchions à nous organiser clandestinement, mais les déplacements et les fluctuations dans nos rangs ne nous faciliteraient pas la tâche. L’organisation existait, mais pas très structurée. J’eux un jour une conversation sur ce sujet avec Georges Bonnaire, qui venait d’arriver et cherchait la liaison. [haut de page]


Saint-Sulpice la Pointe
En février 1941, nous prenions le train en gare de La Brillanne pour un long voyage vers Saint-Sulpice la Pointe, dans le Tarn. A cette époque, le camp, entouré de fils de fer barbelés, n’était occupé que par un petit nombre d’internés. Mais les effectifs grossirent rapidement par l’arrivée des contingents des camps de Nexon et Saint-Paul d’Eyjeaux (Haute-Vienne), Chibron (Var), Sisteron (Basses-Alpes), etc…[3]

Nous nous trouvions ainsi en peu de temps 1 200 internés environ, catalogués « indésirables français », ou plus tard « irréductibles n°1 ou n°2 ».
Les luttes des internés contre la direction du camp furent nombreuses et dures. Quelques unes peuvent être évoquées.

Nous venions de toutes les régions de France, et si certains se connaissaient plus ou moins par régions, ce n’était pas suffisant pour créer une organisation solide, pouvant répondre aux attaques et provocations éventuelles de la police du camp et du commissaire qui commandait.

C’est ainsi qu’on s’aperçut qu’existaient deux directions clandestines communistes. Je fus chargés de prendre contact avec Cyprien Quinet, l’ex-député du Nord. Les liaisons purent ainsi s’établir, et l’organisation fit ses preuves par la suite.

Mais nous n’avions pas été assez vite. Le 5 mars 1941 vers 21 heures, la police investissant le camp, passa dans les baraques, désignant une centaine de camarades pour l’Algérie. Parmi ceux-ci, Georges Bonnaire, Roger Garaudy, Weil, etc… Notre organisation n’avait pas été assez forte pour s’opposer au départ.

Le 2 avril 1941, moins d’un mois après, juste avant l’appel, les gardiens, passant dans les baraques, désignaient ceux qui devaient se trouver devant le bureau du commissaire avec leur barda après avoir déposé leur paillasse au magasin. J’en étais.

Quelques minutes plus tard avait lieu l’appel dans la cour. Nous attendions de savoir quel serait notre sort. Habituellement, après l’appel, les internés regagnaient leurs baraques séparées de cette cour par une porte où se trouvait en permanence un gardien.

Ce jour-là, personne ne bougea et une vibrante « Marseillaise » retentit, entonnée par mille poitrines, portant ses accents jusqu’à la population voisine du camp.

Le commandant surpris monta sur une chaise, haranguant la foule, pour indiquer qu’il ne s’agissait que d’une simple fouille. La réponse ne tarda pas : « Faites-la tout de suite ». Il n’osait pas affronter cette masse résolue, et faisait traîner les choses. C’était quand même un premier succès, car pourquoi rendre les paillasses au magasin si ce n’était qu’une fouille ?

Après la fouille, chaque interné désigné était récupéré par la masse des camarades afin que l’on ne puisse le reprendre. Nous pensions bien que la direction ne resterait pas sur cet échec et vers 16 heures, on vit arriver un convoi de .G.M.R [4]. Leur capitaine donna dix minutes pour rentrer dans les baraques. La fouille s’étant terminée sans succès par la police, le départ ayant échoué pour l’instant, tout rentra dans l’ordre.

Le lendemain matin, après l’appel, les G.M.R, les gardiens, les policiers formèrent un couloir où les internés devaient passer en file indienne. De temps en temps, on faisait sortir un interné de la file, retenant à peu près le même nombre, mais pas exactement les mêmes. C’est ainsi que je passais au travers ainsi que d’autres camarades.

On nous boucla dans les baraques, et les camarades désignés furent envoyés à la prison de Lavaur (Tarn) où ils furent durement maltraités par le gardien-chef (qui fut fusillés à la Libération). Nous avions fait échec au départ, mais pas à la répression.

A plusieurs reprises, nous avons protesté contre les mauvais traitements infligés à nos camarades, un prisonnier était devenu fou, plusieurs furent hospitalisés, Daniel Renoult avait perdu près de 25 kilos.

En mai 1942, la femme de Gustave Chauviré qui était entrée
dans la Résistance à Paris, était arrêtée au cours d'une manifestation
de femmes, rue de Buci, et condamnée à cinq ans de prison.
Après diverses prisons en France, elle fut déportée à Ravensbruck

En 1942, nous avons eu à montrer notre solidarité envers les Juifs que l’on parquait dans des baraques séparées des nôtres pour éviter les contacts. Pendant une journée entière, nous avons manifesté de diverses façons pour protester contre le traitement infligé aux enfants que l’on séparait de leurs mères. Nous ne savions pas cette séparation leur sauverait la vie, car les enfants déportés ne revenaient pas.

Puis il y eut les 59 évasions de la nuit du 13 au 14 juillet 1943. Les camarades sortirent par un tunnel creusé à partir de la baraque n° 15.
Nous avons eu à lutter pour que l’on fasse partir les « droit commun » que l’on nous avait imposés après la destruction du Vieux-Port de Marseille. Cette bataille dura un an.

Le départ d’internés pour les chantiers « Todt » fut l’occasion de manifester, mais le dénouement fut plutôt heureux car les camarades de ce convoi purent se libérer, les gendarmes n’étant pas très vigilants, soit pendant le transport, soit un peu plus tard.

Enfin, à St Sulpice, par notre organisation et notre lutte, nous avons obtenu, sinon une amélioration de la nourriture qui fut toujours déplorable, du moins la possibilité d’activités culturelles, théâtre, travaux manuels, artistiques, peinture, sculpture, bibliothèque…

La solidarité entre les internés se concrétisait par l’existence des « gourbis », la mise en commun des colis. Ce combat des internés entraîna des représailles… Le 23 octobre 1943, on vit arriver, vers 8 heures du matin, des cars de G.M.R. dans la cour avant l’appel, une mitrailleuse étant mise en batterie sur un plateau roulant. Vingt minutes plus tard, nous nous retrouvions environ une centaine dans les cars partant vers l’inconnu. [haut de page]


Eysses
En février 1941, nous prenions le train en gare de La Brillanne pour un long voyage vers Saint-Sulpice la Pointe, dans le Tarn. A cette époque, le camp, entouré de fils de fer barbelés, n’était occupé que par un petit nombre d’internés. Mais les effectifs grossirent rapidement par l’arrivée des contingents des camps de Nexon et Saint-Paul d’Eyjeaux (Haute-Vienne), Chibron (Var), Sisteron (Basses-Alpes), etc…

Notre voyage dura une partie de la journée car les véhicules évitaient les grandes voies. Le parcours fut ainsi émaillé d’erreurs, aboutissant à un moment dans une ferme en impasse. Nous pensions alors au maquis lequel, hélas…

Vers 16 heures, nous aperçûmes les portes de la Centrale d’Eysses. On nous logea dans un dortoir séparé des préaux (dortoirs) des résistants condamnés par les tribunaux de Vichy.

Dans cette prison, le combat continua contre le régime qu’on imposait aux condamnés politiques et résistants. Cette lutte aboutit aux événements au cours desquels la police attaqué notre dortoir où nous nous étions barricadés. Les bombes lacrymogènes firent beaucoup de victimes dans nos rangs. Nous étions tous plus ou moins atteints et certains restèrent aveugles pendant plus de huit jours et quelquefois des mois.

Après ces événement, notre groupe « d’internés administratifs » fut dirigé vers le camp Carrère, toujours à Villeneuve sur Lot, où nous devions rester une quinzaine de jours
[5].
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Sisteron
Le 22 décembre 1943, nous embarquions par le train pour rejoindre pendant la nuit Sisteron, gardés par les G.M.R. Au lever du jour, notre contingent de 150 internés environ traversa la ville en chantant des chants patriotiques, en lançant à la cantonade des mots d’ordre de la Résistance, à la grande surprise de la population qui ne comprenait pas. Un colonel allemand sortant du lycée occupé par la troupe vint protester auprès de la direction du convoi.

Nous pénétrâmes dans la citadelle. L’organisation clandestine était bien structurée, avec des délégués « légaux ». Ce n’était pas du goût des autorités, qui préparèrent l’élimination des responsables par des mutations dans des camps de la zone nord. Un soir de février, la direction de la prison fit enlever par surprise trois responsables, Dolidier, Uni, Benoît, qu’on ne revit plus à la citadelle. Daniel Renoult, J.Poch et moi avons repris l’organisation en mains.

Nous étions gardés par des gardiens de camp français à l’intérieur, et par des gendarmes à l’extérieur. Les Allemands étaient postés sur les hauteurs entourant la citadelle.

Le 6 juin 1944, c'est le débarquement allié en Normandie. Les conditions psychologiques existent pour une tentative d'évasion.

Dans la nuit du 7 au 8 juin nous réussîmes à faire sortir les internés par groupes de trois. Auparavant, nous avions convaincu les gardes et les gendarmes d’abandonner leurs postes, dans leur intérêt.

Tous les internés réussirent à sortir (une centaine), mais au lever du jour, les Allemands s’apercevant de ces fuites, se lancèrent à notre poursuite et commencèrent à tirer. Masselier (ancien conseiller municipal de Gennevilliers) fut tué, Vergnol blessé grièvement. Un certain nombre d’entre nous fûmes repris et ramenés à la citadelle. Nous nous sommes retrouvés quarante-cinq face aux Allemands déchaînés qui nous firent subir des interrogatoires en nous menaçant de nous fusiller à chaque instant.

Les Allemands prirent donc la citadelle en mains, avec quelques gardes français sans responsabilité. Malgré cette situation, les trois camarades qui avaient organisé l’évasion et se retrouvaient enfermés, étaient bien décidés à renouveler la tentative.

Comme infirmier, j’avais la possibilité d’approcher un gardien-chef français, M. Fontanel. Il assura, au mois de juillet, notre liaison avec la Résistance extérieure au camp dirigée par Jean Allavena |6].

Un jour, nous apprenions que les Allemands s’apprêtaient à quitter Sisteron pour une expédition contre un maquis, du côté de Castellane. Alertés par Fontanel, les camarades de l’extérieur établirent un plan pour nous aider à sortir. Le 21 juillet, c’est-à-dire un mois et demi après la première évasion, nos camarades, par ruse, pénétrèrent dans la citadelle. Au cours de cette opération, un Allemand fut tué, onze faits prisonniers que les maquisards emmenèrent avec eux. [haut de page]


Au maquis
Nous pûmes tous nous évader. A travers bois, je rejoignis le maquis de Bayons dès le lendemain, et fus affecté à la 12° compagnie de F.T.P. sous le matricule A.G. 2166.

A Sisteron, les Allemands prirent des otages et préparèrent l’attaque contre le maquis. Ils attaquèrent en force le matin du 26 juillet.

Mon groupe était composé de dix camarades, et j’étais en garde. Vers 4h30 du matin, j’ai été relevé et je dormais depuis longtemps lorsqu’un camarade m’a réveillé en sursaut, me disant : « les Allemands sont là ».

Je suis sorti de la baraque : les balles sifflaient déjà, et je me suis planqué, puis quelqu’un a lancé l’ordre de repli. Ce repli a été très pénible et tragique pour certains d’entre nous. Je me suis retrouvé dans la forêt avec trois camarades. J’avais une ampoule forcée au talon et je souffrais beaucoup. J’ai dit aux camarades de continuer, ayant du sucre et des biscuits dans ma musette et que je continuerai plus tard. Ils refusèrent.

C’est pendant cette halte que l’on a entendu sur le haut de la montagne, bien au-dessus de la bergerie, un des nôtres qui criait : « N’allez pas par là, les boches y sont ! ». On a su par la suite qu’en effet ils avaient contourné la montagne par le haut et fait quatre prisonniers.

Quelques instants plus tard, on vit un groupe d’une trentaine de maquisards arriver au dessus de nous. Celui qui dirigeait semblait bien connaître la région et s’appelait Viseur [7].

Nous avons marché toute la journée pour arriver dans la soirée dans une ferme où l’on m’a fait coucher dans un lit avec au moins 40 de fièvre.
Nous avons eu 23 morts dans ce combat inégal. Les Allemands fusillèrent également trois paysans d’une ferme avoisinant le maquis.

Je pense avec douleur aux 23 camarades tombée au maquis de Bayons, avec qui j’ai vécu pendant plus de quatre années d’internement, et qui n’eurent que quelques jours de liberté avant de tomber sous les balles ennemies. Je me souviens particulièrement de Serge Chenal, Jules Cluzel, Jean Crozemarie, Léon Debons, Lucien Delaquerrière, Parisien cuisinier du maquis, Emile Duport, du Pas de Calais, Georges Dupuy, vieux mineur du Gard, Dominique Maistro, Curnier, Blanc-Perret, Marcel Roque, handicapé par sa surdité, Pierre Tofani, et d’autres…[8]

Le 19 août, les Allemands étaient chassés de Digne
et du département par les troupes américaines
avançant pratiquement sans combat, guidées par les maquisards.

Tous ces événements, bien que succinctement résumés, se sont déroulés dans des conditions de vie très dure, particulièrement de sous-alimentation, pendant 4 ans, 4 mois et 17 jours de camps, de prisons, sans compter le maquis ni l’hôpital consécutif à un accident au cours d’une mission au moment de la Libération. [haut de page]

 


LES CENTRE D'INTERNEMENT DE SOSPEL ET
D'EMBRUN SOUS L'OCCUPATION ITALIENNE

- témoignage de Louis Piétri-

Ce 4 janvier 1943 à Antibes, 6 heures du matin. J’ai remarqué la présence de trois inspecteurs antibois de la police qui me suivent depuis mon domicile jusqu’à la gare SNCF. Je prends ma place dans la file d’attente lorsque, dans un grand bruit, le hall de la gare est envahi par des « Chemises noires » et des soldats « Publica Sirucezza » de l’armée italienne d’occupation. J’ai le temps de confier mon pistolet à un cheminot, je suis entouré, menotté et embarqué dans une « traction avant ».

Dans la cour de la caserne du 9° BCA, des camions attendent. Je suis poussé dans l’un d’eux où je trouve MM. Désiré Goubeau, Philippe Lieutaud, Mughaini, Musso. Arrivent aussi dans une autre tractions les frères Bailet, Emmanuel et Joseph, mais eux sont enchaînés.

Nous ne savons pas encore combien de personnes ont été arrêtées, ni où l’on nous emmène ; les camions prennent la route de Nice, avec escorte militaire.
En fin de journée, nous voilà à la caserne Salel, à Sospel, où nous sommes enfermés dans une salle à l’étage : froide, sans aménagement sauf un lit de campagne en toile pour chacun. L’eau ruisselle le long des murs, il fait un froid humide, sibérien. Par la grande croisée de la salle, nous apercevons le lit de la rivière. Un soldat garde la porte.

Le lendemain un carabinier nous indique les robinets, les lavabos ; dans un coin de la cour les cabinets : il nous indique aussi les limites à ne pas franchir. Nous apprenons que se trouvent ici, depuis quelques jours, des Anglais et des Américains de Monaco.

Nous n’avons pas le droit de nous approcher des grilles extérieurs qui donnent sur la rue. A l’entrée, au poste de garde, des soldats en armes. A l’intérieur, des carabiniers font les cent pas.

Le mois de janvier se passe dans le froid, l’humidité, sans vêtements chauds ni de rechange, ni de nécessaire de toilette.

Pas de chauffage ; la nourriture propre, bien cuisinée, mais bien insuffisante. En guise de pain, une boule de farine de riz grosse comme le poing.
Les soldats manœuvrent tous les jours devant le poste de garde, lors des changement de sentinelles. Nous n’obtenons aucune information quat à notre devenir.

Nous organisons notre structure interne : promenades matinales, gymnastique. M. Emile Rouvier, qui a plus de 75 ans, se démène pour se conserver dans un état physique acceptable.

Enfin le colonel commandant le camp nous reçoit. Nous obtenons les paillasses militaires pour les lits et des couvertures de l’armée française. Nous sommes interrogés individuellement et nous apprenons que c’est à la demande du maire d’Antibes Jules Grec, du commissaire de police Renard, et des curés Delor et Donatien, que nous devons notre internement. Motif : « susceptibles de troubler l’ordre public de la ville Antibes ». Nous pensons donc rester enfermés longtemps.

Dès les premiers jours, nous désignons un responsable, Philippe Lieutaud (il dirige un groupe de Résistance à Antibes), et je suis son adjoint, faisant partie de son organisation. Désiré Goubeau (ami de Philippe Rochat, responsable de la Résistance du secteur Antibes, Cannes, Grasse), sera agent de liaison, par l’intermédiaire de résistants d’Antibes qui viennent nous voir. Deux carabiniers, recrutés par l’extérieur, nous apportent du courrier.

Les nouvelles de l’extérieur nous précisent les personnes et les motifs de nos arrestations.

Vers le mois de mars, une liaison nous annonce la visite d’envoyés de la ville d’Antibes avec quelques colis ; mais nous recevons l’ordre de refuser toute discussion et tout paquet : ce sera fait ; nous refusons de recevoir l’abbé Delor et le responsable du ravitaillement d’Antibes, Pierre Carboni.

De nouvelles arrivées, de nouveaux compagnons : des Niçois, des Varois, des Monégasques, des Mentonnais, etc… C’est le défilé. « L’hôtel » Salel est maintenant complet.

Une commission d’enquête siège dans des bureaux de la caserne : quelques élargissements ont lieu : des Américains et des Anglais en zones précises, quelques Français : les docteur Jouglard de St Etienne de Tinée, et d’autres, sont placés en résidence surveillée. La plupart des Antibois sont confirmés dans leur sort « d’indésirables » dans leur ville.

Au mois d’avril, le bruit court d’un prochain départ : pour l’Allemagne ? L’Italie ? On parle du tribunal de Breil sur Roya pour certains : des « plomb » de Vintimille pour d’autres.

Vers le 20 avril, l’annonce officielle du départ a lieu. Nous embarquons le 22 sur train en gare de Nice. Le train s’ébranle en direction de Marseille, en présence d’une armée de soldats, de miliciens fascistes, de carabiniers. Les Varois sont avec nous. Leurs responsables, Aimé Villecroze et Oscar Marucci parlent d’une évasion éventuelle dans la traversée de leur département où, ils le savent, des maquis existent depuis la réquisition pour le S.T.O.

Nous sommes plusieurs à être d’accord, mais d’autres qui craignent des représailles menacent de nous dénoncer. Avec notre aide, un agent des services de renseignement français réussit à sortir du train par les W.C.
A Marseille, c’est encore la fouille, entourés d’une armée italienne qui vient de constater l’évasion. le train prend la direction d’Embrun. Là se trouve une vieille forteresse qui a souvent servi de prison depuis Louis XV. Elle est entourée de murailles élevées, et elle grouille de soldats. Nous apprenons qu’ils sont du Frioul, considérés peu sûrs par Mussolini, donc sans armes. Par contre le tout est gardé extérieurement par des carabiniers. Le commandant du camp est un officier supérieur de la police militaire italienne.
Nous établissons rapidement la liaison avec la Résistance locale et celle de Gap. (le chef F.F.I Dumont) et avec Philippe Rochat à Antibes par l’intermédiaire du curé d’Embrun et par un cuisinier militaire demi-italien, demi-corse, Brunetti ( ?).

La nourriture étant insuffisante, le commandant italien accepte que, par l’entremise du curé d’Embrun, nous puissions améliorer l’ordinaire, mais tout est contrôlé, fouillé.

Les conditions de vie sont supportables, ponctuées de fouilles, d’appels. Les cours de promenades sont exiguës et écrasées entre les bâtiments.

La vie monotone s’écoule lentement. Là se trouvent M. Gendre, de Cannes, Philippe Lieutaud, d’Antibes, Oscar Marucci, de Flayose, le capitaine Monge, M. Ceccaldi, M. Gilly, de Draguignan, Filli ( ?) ancien colonel des Brigades en Espagne, le lieutenant Georges ( ?), des paras canadiens, J.P. Pouget, mon camarade de lycée et son père le docteur, M. Dumas, des Renseignements généraux du Var et son frère, le général-médecin Amédée Guy, député S.F.I.O. de Bonneville (Savoie), sous-directeur de l’Institut Pasteur de Villejuif, Tony Pons, d’Antibes, d’autres.

Je dessine une grande carte d’Italie où nous portons les débarquements alliés, dès l’invasion de la Sicile, et suivons la marche des Alliés avec l’aide de bouts de journaux entrés clandestinement, souvenir emporté par le professeur A. Guy.

Nous discutons sur l’opportunité d’un noyau militaire au camp, et sur la suite des événements : pour ou contre des maquis armés, pour ou contre de grands rassemblements dans les Alpes du sud, la Savoie, les Cévennes, etc., ou de petits détachements volants. Tous sont contre le départ au S.T.O.

Certains s’interrogent, les moyens de survie, les armes, l’aide extérieure ? Marucci, le Canadien et moi, ainsi que d’autres jeunes de Grenoble et du Var, sommes bien décidés à nous évader à la première occasion. Marucci et moi échangeons nos connaissances sur la Résistance dans le Var, où je me suis rendu, l’année précédente, avec Blengino, et où j’ai fait la connaissance de René Faurite, Philippe Giovannini, etc. Marucci m’apprend qu’il connaît bien « Adrien » (Albin Bandini), connu aussi sous le nom de « Le Boxeur ».
Avec la chute de Mussolini, l’opportunité d’une évasion survient. Il y a des dissensions entre carabiniers, soldats et fascistes. L’invasion de la zone Sud par les Allemands se précise et les inquiète.

Une voiture cellulaire arrive de Rome pour emmener quatre internés les deux frères Bailet, moi et un quatrième. Mis devant sa responsabilité personnelle par une délégation d’internés, le commandant du camp hésite à nous livrer, car les intervenants ne sont pas des carabiniers, mais des agents de l’OVRA, accompagnés de miliciens fascistes.

Nous obtenons des permis de transport par voie ferrée du commandant italien. Devant l’approche des Allemands, nous décidons de forcer le grand portail, profitant de flottement du bureau du camp coupé de Rome et sans directives. Nous voici, début septembre, sur le chemin de la liberté, accompagnés de quelques Italiens dont le cuisinier Brunetti (qui se fera tuer plus tard en Savoie avec « Bob »), de Grenoble, interné avec nous) et Georges, le Canadien.

Je rejoins Antibes, d’où j’entrerai en rapport avec Vaillant (Jean-Louis Hutinet), Las (Albertini), Philippe Guglielmi et Martelli (César Blengino), Joseph Chionchini, Zézé (Joseph Laurenti), Jean-Paul (Oscar Marucci) , Didier (Venturini ?, ancien des Brigades en Catalogne), Serge le Serbe (aussi des Brigades) etc.

De ces rencontres commencera mon aventure avec les F.T.P et les F.T.P.-M.O.I. [haut de page]

Douments-Témoignages-Recherche

publié par le Musée de la Résistance Azuréenne
http://resistance.azur.free.fr
resistance.azur@free.fr